Le 03/09/2012 dans Actualités > État, Interviews
Interview

Bruno Le Maire : “Il faut une fusion région-département”

© Marc Bouder

© Marc Bouder

Redevenu député, l’ancien ministre de l’Agriculture se lance dans la bataille pour la conquête de l’UMP. Pour lui, il est temps de recentrer l’État sur les politiques régaliennes. Bruno Le Maire rejette toute hausse d’impôts et dénonce une “dérive” dans les nominations de hauts fonctionnaires.

La réduction de la dépense publique passe-t-elle forcément par une cure d’amaigrissement de l’État ?
Il est temps de redéfinir le rôle de l’État. On ne peut plus se contenter d’une approche strictement comptable de la dépense publique. Cette logique de court terme donne le sentiment que l’effort demandé est mal réparti et nous empêche de voir la France à dix ou quinze ans. 

L’État doit-il abandonner des missions ?
Pour être plus efficace, l’État doit se recentrer sur les politiques régaliennes : défense, sécurité, éducation, formation. En matière économique, son rôle essentiel devrait être de créer un environnement stable et favorable pour les entreprises et la création d’emplois. Stable car il faut arrêter de changer les règles fiscales tous les deux ans en fonction des besoins budgétaires. Favorable : l’État doit encourager le financement de la recherche et de l’innovation, aider les PME, continuer à valoriser les pôles de compétitivité, adapter la formation professionnelle. 

Dans le pacte économique que vous proposez, vous voulez mettre fin à “des années de dépenses publiques incontrôlées”. Incluez-vous dans ce diagnostic les années Sarkozy ?
Non ! Nous avons fait des efforts très importants durant cinq ans, notamment sur la baisse des effectifs des fonctionnaires. Sur la protection sociale et les collectivités locales en revanche, nous ne sommes pas parvenus à réduire suffisamment les dépenses. Mais n’oublions pas que nous étions confrontés à une crise d’une gravité sans précédent !

Concernant l’État, où les gisements d’économies se situent-ils aujourd’hui ?
Il faut continuer à réduire les effectifs, en tenant compte des priorités absolues de l’État que j’ai définies. Une réflexion sur le statut de la fonction publique serait bienvenue. Il faudrait notamment être capable de procéder à des recrutements sur la base de contrats plus souples, y compris dans les domaines régaliens comme la sécurité ou la formation, pour répondre à des besoins précis et temporaires.

Le gouvernement a-t-il tort de stopper les suppressions de postes, de mettre fin à la règle du “un sur deux” ?
C’est une erreur, car c’était un facteur d’économies important. C’était aussi une politique qui permettait de se pencher sur les dysfonctionnements d’un certain nombre de nos administrations. Par exemple, nous dépensons beaucoup pour l’école et nos résultats ne sont pas bons. Avec le système actuel, vous pouvez rajouter autant d’enseignants que vous voulez, cela ne résoudra pas grand-chose. Le cœur du problème, c’est la nature de l’enseignement que l’on offre, la formation des enseignants, le nombre d’heures qu’ils doivent assurer, le collège unique, l’autonomie des établissements. Embaucher des enseignants est une facilité qui évite de se poser les vraies questions.

Vous avez dit vouloir supprimer un niveau d’administration. Lequel ?
En tant qu’élu local, je me rends compte de la complexité de la décision administrative sur le terrain. Le moindre projet nécessite le feu vert de la commune, de la communauté de communes, de la région, de l’État, sans compter les aides européennes. Cette complexité est source de tracasseries administratives et de surcoût. Je suis donc favorable à une fusion région-département. Allons jusqu’au bout de la logique lancée par le gouvernement de François Fillon. 

Cela signifie-t-il la suppression du département ?
Les départements ne disparaîtraient pas en tant que tels car les gens sont y attachés. Mais pour la gestion administrative des prestations sociales comme pour le développement économique, on aurait intérêt à avoir une seule entité administrative sur un territoire plus vaste, celui de la région. Dans le même temps, on doit encourager les rapprochements entre certaines régions afin qu’elles atteignent une taille raisonnable : je pense par exemple à la Haute et à la Basse-Normandie, qui devraient fusionner en une seule grande Normandie. 

Faut-il réduire les dépenses des collectivités locales ? Et si oui, comment contraindre les exécutifs locaux ?
On doit pouvoir faire des économies sur le fonctionnement des collectivités, mais la contrainte n’est pas la solution. Il faut discuter, convaincre avant de brandir, en dernier ressort, la menace de réduire les dotations. Mais je dis que l’État ne peut pas porter les efforts d’économies tout seul. 

Le gouvernement fait le lien entre réforme de l’État et décentralisation. Approuvez-vous cette approche ?
Oui, à condition que décentralisation signifie bien simplification des compétences. Je reste convaincu que l’État doit continuer à jouer un rôle majeur pour assurer l’équité des territoires. Méfions-nous d’une décentralisation trop poussée qui conduirait à des déséquilibres encore plus forts. Le problème de la France n’est plus une centralisation excessive. La simplification administrative, la lisibilité entre les échelons et l’équité entre les territoires : voilà les véritables enjeux.

Le gouvernement a-t-il raison ou tort d’en finir avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP) ?
Ce gouvernement défait beaucoup et, pour l’instant, ne construit rien. On explique que la RGPP est un instrument trop mécanique, qu’il faut une vision de l’État, de l’organisation des territoires. Très bien ! Mais on supprime un dispositif, une méthode et rien ne les remplace… Du coup, on voit émerger des initiatives de tel ou tel ministre, comme la suppression des sous-préfectures, sans aucune vision globale. 

Si la conjoncture le nécessite, pour tenir nos engagements, pourriez-vous soutenir une hausse des impôts ?
En aucun cas. La réduction des déficits passe par la baisse de la dépense et la relance de la croissance par le soutien aux entreprises. Il faut en finir avec les 35 heures, aborder la question du financement de la protection sociale, simplifier la vie des PME, adapter nos dispositifs de formation aux emplois disponibles : voilà les vraies réformes utiles ! Au lieu de cela, le gouvernement enterre la TVA sociale et ne propose rien à la place.

Donc, pas de hausse d’impôts ?
Il faut fermer cette option. Les Français n’en peuvent plus des impôts : les augmenter encore c’est la solution de facilité ! Il faut réduire progressivement les dépenses publiques. On doit aussi viser plus de recettes fiscales en encourageant la croissance. Pour cela, il faut sortir de la réduction du temps de travail, simplifier les règles, libérer les forces de production.

Quelles sont les dépenses publiques qui doivent être réduites ?
Notre système d’indemnisation du chômage n’incite pas suffisamment au retour à l’emploi. La prescription médicale ne responsabilise pas assez les patients. Les durées d’hospitalisation restent parmi les plus longues en Europe. Voilà des pistes de réformes. Cela peut paraître symbolique, mais j’ai proposé de réduire le nombre de députés de 577 à 450. Le peuple français sera-t-il moins bien représenté ? Je ne crois pas. J’ai aussi proposé d’inscrire dans la Constitution que le gouvernement est composé de 15 membres. Croyez-vous que nous ayons besoin de 37 ministres, dont les compétences se chevauchent parfois ? L’exemple ne vient pas d’en haut aujourd’hui. Y compris dans la haute fonction publique. Comment voulez-vous demander aux fonctionnaires de catégories B ou C d’accepter les réformes et la mobilité si, dans le même temps, tout au sommet, on continue de garantir une progression de carrière mécanique sans contrôler vos résultats ? Un haut fonctionnaire sorti de l’ENA ne devrait pas pouvoir parvenir au plus haut grade de son corps s’il n’a pas rempli un certain nombre d’objectifs.

Quel regard portez-vous sur les récentes nominations dans la haute administration ?
Il y a une dérive, car on se rapproche du système des “dépouilles” à l’américaine avec le remplacement de hauts fonctionnaires en cas d’alternance politique. Mais, comme toujours en France, on fait dans la demi-mesure et on cumule les inconvénients des deux systèmes. Un nombre important de directeurs d’administration centrale a été limogé ces dernières semaines, notamment au ministère de l’Intérieur et à Bercy et, dans le même temps, on a conservé la même taille des cabinets auprès des ministres. Je souhaite que l’on revienne à un système républicain dans lequel les cabinets ministériels ont toute leur place, mais avec des directeurs d’administration neutres politiquement.

Soutiendrez-vous une interdiction du cumul des mandats ?
Je suis pour une limitation du cumul des mandats. On ne va pas empêcher un sénateur d’être maire d’une commune de 5 000 habitants. En revanche, c’est difficile d’être à la fois maire d’une commune de 150 000 habitats et parlementaire. Je suis favorable aussi la limitation à 3 du nombre de mandats nationaux successifs. Cela permettra le renouvellement et empêchera les baronnies locales de perdurer.

Auriez-vous pu participer comme votre ancienne collègue Roselyne Bachelot à la commission Jospin sur la moralisation de la vie politique ?
Je n’aime pas ces termes de “moralisation de la vie politique”. On donne le sentiment que les Français sont dirigés par des gens qui profitent du système. On laisse entendre qu’on va faire une opération “mains propres” comme s’il y avait des pratiques mafieuses en France. Oui, il faut travailler sur la prévention des conflits d’intérêts, mais ne laissons pas entendre que la fonction publique et le personnel politique français ne seraient pas animés avant tout par la volonté de servir.

Propos recueillis par Bruno Botella
Photos : Marc Bouder

Parcours
1969 Naissance à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine)
1992 Agrégé de lettres modernes
1998 Rejoint le Quai d’Orsay à la sortie de l’ENA
2002 Conseiller au cabinet du ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin
2004 Conseiller auprès du ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin
2005 Conseiller auprès du Premier ministre, Dominique de Villepin
2006 Directeur de cabinet du Premier ministre, Dominique de Villepin
2007 Élu député de la 1re circonscription de l’Eure
2008 Secrétaire d’État aux Affaires européennes
2009 Ministre de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Pêche
2010 Conseiller régional de Haute-Normandie
2012 Réélu député de la 1re circonscription de l’Eure.

Tags associés : Bruno Le Maire, Interview, UMP
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