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La Picardie “enracine” ses enseignants

Le conseil régional de Picardie soutient financièrement les étudiants-enseignants qui s’engagent à rester deux ans dans la région. Une initiative qui pourrait inspirer les prérecrutements promis par François Hollande.
Devenir prof ? Margaux Bouchenez, 22 ans, a longtemps hésité avant de démarrer son master “éducation et formation” à l’université Picardie Jules-Verne d’Amiens. “C’est un beau mais difficile métier, confie-t-elle. Et les études sont tellement longues.” La faute à la réforme de la formation des enseignants qui, en 2010, a élevé le niveau de qualification pour devenir enseignant, passé de bac + 3 (licence) à bac + 5 (master). “On termine nos études au même niveau que les ingénieurs mais avec une rémunération beaucoup plus limitée, observe-t-elle. Alors on réfléchit avant de s’engager.”
La bourse mise en place par le conseil régional de Picardie l’a aidée à franchir le pas : une aide de 2 500 euros par an distribuée depuis quelques mois à 200 étudiants en master 1 et master 2 de l’université Jules-Verne préparant les concours de l’enseignement – professeurs des écoles, enseignement secondaire et enseignement professionnel –, pour un montant global de 500 000 euros. En retour, les étudiants, sélectionnés sur différents critères – social, mérite, géographique, disciplinaire –, s’engagent à faire vœu d’affectation dans l’académie d’Amiens pendant deux ans, d’abord pour leur année de stage, puis pour leur première année comme titulaires.
Unique en France, cette initiative vise à susciter des vocations et à fidéliser les jeunes enseignants dans cette région qui figure parmi les moins recherchées par les impétrants. “Nous espérons reconstituer un vivier d’étudiants, explique Michel Vignal, conseiller régional (MRC) délégué à la vie étudiante, alors que l’académie a perdu plus de la moitié des étudiants qui se destinaient à l’enseignement depuis la réforme de la mastérisation.”
Des turnovers répétés
La région veut enraciner les professeurs dans cet ancien bassin industriel jugé peu attractif. Au point que les enseignants nommés dans l’académie ne restent généralement que deux ou trois ans avant de demander leur mutation. “Cela pose un problème pour mener des projets pédagogiques dans la durée, reconnaît Stéphane Devin, le directeur de cabinet du recteur d’Amiens. Les turnovers répétés déstabilisent les établissements.” Selon le rectorat, l’académie d’Amiens a accueilli cette année 606 nouveaux enseignants, dont 80 % sur leur premier poste. Et parmi ces néotitulaires, seuls 36 % ont effectué leur année de stage en Picardie. Ce qui explique leur envie de départ. “Certains viennent du sud de la Loire et aspirent à y retourner rapidement”, observe Stéphane Devin, qui évoque “le tropisme des régions ensoleillées”.
La Picardie veut former et conserver ses enseignants. “Qu’ils trouvent un compagnon ou une compagne, qu’ils se marient ou se pacsent, fassent beaucoup d’enfants et s’installent durablement !” s’enflamme Michel Vignal. Les bourses éducatives auraient-elles aussi des visées familiales ? Pas sûr que les étudiants concernés épousent ces aspirations… “La bourse m’aide à préparer sereinement le concours, témoigne Alice Carbillet, 23 ans, étudiante venue habiter Beauvais voilà quelques années. Mais si je deviens enseignante, ajoute-t-elle, cela ne m’empêchera pas de demander ma mutation après les deux années imposées.” “Sauf qu’il faut attendre parfois plusieurs années pour qu’une demande de mutation soit acceptée”, glisse Michel Vignal.
La carotte sans le bâton
Les préposés au départ pourraient donc être contraints de rester au moins quatre ou cinq ans en Picardie. Suffisant pour émousser leurs envies d’ailleurs ? “Ils savent bien qu’ils mettront du temps à partir”, confirme Laurent Escure, secrétaire général de l’Unsa Éducation, qui pointe une double problématique. “La situation picarde illustre la perte d’attractivité du métier d’enseignant, estime-t-il. Par ailleurs, certains territoires peinent à attirer et à conserver des fonctionnaires. Tout ce qui est incitatif doit donc être encouragé.” “En prolongeant la formation universitaire, la réforme de la mastérisation a limité les vocations en partie pour des raisons financières, prolonge Sébastien Sihr, secrétaire général du Snuipp-FSU, principal syndicat du premier degré. Les aides sont donc les bienvenues. Mais elles doivent aussi être développées à l’échelon national.”
Sébastien Sihr salue un “système de carotte” qui limite les départs et préfigure la mise en œuvre du prérecrutement des enseignements promis par François Hollande pendant la campagne présidentielle. C’est aussi ce que préconise la sénatrice communiste Brigitte Gonthier-Maurin dans un rapport remarqué sur le métier d’enseignant rendu public en juin dernier. Pour cette sénatrice, il est urgent de refondre la réforme de la mastérisation via un plan de prérecrutement à partir du niveau licence. Un concours national serait alors organisé, suivi d’une professionnalisation progressive pendant les deux années de master. “Le prérecrutement conférerait un statut particulier d’élève-enseignant ouvrant droit à une rémunération suffisante pour ne pas avoir à cumuler études et emploi”, écrit-elle.
Cette réorganisation supposerait au préalable un engagement des élèves-enseignants à suivre les deux années de master, à se présenter aux concours de l’enseignement “et à servir comme fonctionnaires de l’État pour un nombre minimum d’années en cas de réussite”. Une proposition soumise au ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, et qui pourrait être progressivement mise en œuvre dans les deux prochaines années. Le ministre s’inspirera-t-il du conseil régional de Picardie ?
Après leur affection dans la région, les étudiants ayant bénéficié du dispositif devront, par ailleurs, promouvoir la Picardie en accompagnant les jeunes étudiants-enseignants venus d’autres territoires. “Ils seront des ambassadeurs de la région”, précise Michel Vignal. Chargés, à leur tour, d’ancrer les futurs professeurs dans les contrées picardes.
L’académie d’Amiens…
… en 2012
606 arrivées d’enseignants
484 sur un premier poste
122 titulaires
… en 2011
689 arrivées
559 sur un premier poste
130 titulaires














