“À court terme, les diminutions de dépenses publiques ont un effet plus récessif que les hausses d’impôts”

12 oct. 2012, PAR Acteurs Publics
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Professeur d’économie à l’université de New York, Thomas Philippon a intégré en juin le cabinet du ministre des Finances Pierre Moscovici. Il défend les choix du gouvernement pour réduire la dette publique et souligne que le transfert de charges sociales vers la CSG n’est pas une solution durable pour la compétitivité du pays.


L’objectif de ramener le déficit public à 3 % de la richesse nationale dès 2013 ne risque-t-il pas de déprimer l’économie française ?

Le discours du ministre des Finances, Pierre Moscovici, est très clair. Tenir cet objectif relève d’une double logique, économique et politique. Au vu de la situation de la zone euro, la France n’a pas intérêt à jouer avec le feu. Notre dette publique s’approche de 90 % de la richesse nationale et les études économiques suggèrent qu’autour de 90 % ou 100 %, les investisseurs peuvent commencer à se méfier de la signature d’un pays. Même s’il ne faut pas faire de fétichisme autour de ce chiffre, il y a un principe de précaution financier. Mieux vaut mener une politique qui freine un peu la croissance que de connaître une situation semblable à celles de l’Italie ou de l’Espagne.

Vous évoquez aussi une logique politique…

La France doit prouver à ses partenaires européens qu’elle est capable de tenir ses engagements. C’est une question de crédibilité et d’influence.

Pourquoi ne pas avoir reporté d’un an le retour du déficit public en dessous des 3 % de la richesse nationale ?

C’est une décision qu’aucun pays ne peut prendre de manière unilatérale. Dans le cas de la France, nous devons de toute manière réduire notre ratio d’endettement, et cela est possible à partir du moment où le déficit passe sous la barre des 3 % du PIB. Ce seuil n’a pas été choisi au hasard. Cela étant, si les pays européens décidaient ensemble de retenir le seul déficit “structurel” (hors effet de la crise) comme critère, qui est d’ailleurs l’indicateur du traité européen de stabilité budgétaire, cela permettrait théoriquement de rendre l’ajustement plus efficace à moyen terme.

Nombre d’économistes critiquent la faiblesse des baisses de dépenses par rapport à la lourdeur des hausses d’impôts dans le budget 2013 et affirment que les plans de rigueur qui comportent trop de hausses d’impôts sont inefficaces. Que leur répondez-vous ?

Il y a beaucoup de confusion dans ce débat. Il est exact que des économistes comme Alberto Alesina ou Francesco Giavazzi ont démontré qu’un plan de redressement sans baisse de dépenses ne marche pas. Mais ce raisonnement tient dans une perspective de plusieurs années. À court terme au contraire, les diminutions de dépenses publiques ont un effet plus récessif pour l’économie que les hausses d’impôts. C’est logique : une réduction des prestations sociales touche immédiatement le pouvoir d’achat des consommateurs les plus modestes, alors qu’une augmentation des impôts peut être mieux ciblée.

L’effort sur les dépenses publiques va donc s’amplifier dans les prochaines années…

Nous nous inscrivons dans un horizon de cinq ans avec la loi de programmation des finances publiques 2012-2017. Au cours de cette période, l’effort portera à moitié sur les dépenses et à moitié sur les recettes. C’est l’engagement de François Hollande. Les hausses d’impôts sont concentrées en 2012 et 2013, pour les raisons évoquées précédemment et afin d’éviter les anticipations d’alourdissement de la fiscalité qui créerait de l’incertitude et pénaliserait inutilement l’activité. Les économies sur les dépenses publiques seront en revanche maintenues à un rythme constant jusqu’en 2017. L’effort est important : le pourcentage des dépenses par rapport au PIB va baisser de 3 points. Grâce à cet effort le gouvernement retrouvera des marges de manœuvre budgétaires.

La rigueur budgétaire entame-t-elle la capacité du gouvernement à réformer le pays ?

Il y a des réformes fondamentales qui ne sont pas structurellement coûteuses. L’exemple typique est celui du marché du travail. La négociation lancée par le gouvernement avec les syndicats et le patronat vise à réduire la précarité des salariés en France (intérim, CDD). L’objectif est à la fois de sécuriser les procédures juridiques des restructurations des entreprises et d’investir dans la formation et l’accompagnement des chômeurs. Les PME et les entreprises de taille intermédiaire souffrent de la lenteur des procédures de licenciement et de réorganisation de leurs activités et surtout de leur insécurité juridique. C’est ce qui explique un recours massif aux contrats précaires et le mauvais fonctionnement du marché du travail en France. Il faut créer un modèle français de “flexisécurité”.

Quelles autres réformes “structurelles” le gouvernement va-t-il engager ?

La réforme du financement de l’économie est majeure. Elle comprend trois volets : la création de la Banque publique d’investissement, qui a récemment inspiré le Royaume-Uni, la séparation des activités spéculatives dans les banques, et une refonte des incitations fiscales aux produits de placements. Sur ce dernier point, l’enjeu est d’assurer une meilleure allocation de l’épargne des Français, dont le taux global est satisfaisant mais qui finance mal les PME et entreprises de taille intermédiaire.

Le coût du travail est-il un problème pour la compétitivité de la France ?

Oui, il y a un problème de coût du travail en France. Mais attention aux “solutions miracles”. Croire que la France va régler son problème de compétitivité par la magie d’un transfert de charges sociales vers la CSG ou la TVA n’est pas réaliste. D’un point de vue macroéconomique, une telle opération aura à peu près le même effet qu’une dévaluation. C’est-à-dire que l’avantage compétitif durera le temps que l’ensemble des prix et salaires s’ajustent. Ce n’est pas une solution structurelle.

Le transfert de charges sociales vers la CSG n’est donc pas une solution de long terme…

C’est une solution parmi d’autres, mais le renforcement durable de la compétitivité française passe davantage par des investissements en faveur de la recherche, de l’innovation et de la formation professionnelle. Il exige aussi une bonne politique de la concurrence dans les secteurs non exposés à la concurrence internationale. Contrairement à un préjugé tenace, la compétitivité d’un pays ne se résume pas au coût du travail de son industrie. Limiter la hausse des prix des produits et services consommés localement est également crucial ! La preuve : dans tous les pays du monde, il existe une corrélation forte entre la hausse du marché immobilier et le déficit commercial.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que lorsque le coût du logement augmente, il y a une pression à la hausse sur les salaires et les entreprises de tous les secteurs perdent en compétitivité. Le projet de loi du gouvernement pour que l’État libère des terrains afin de construire des logements est donc capital pour la compétitivité française !

Propos recueillis par Laurent Fargues

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