Des monnaies couleur locale

29 oct. 2013, PAR Admin admin
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Nées en réaction à la crise financière, les monnaies locales complémentaires gagnent du terrain en France : 20 d’entre elles sont en circulation et une cinquantaine devrait l’être prochainement. Leur impact économique reste toutefois limité.


Ce jour, les “abeilles” de Villeneuve-sur-Lot ont joué les têtes d’affiche. Lancée en janvier 2010, la première monnaie locale créée dans une ville française est aujourd’hui acceptée par 112 commerçants, artisans ou PME de l’agglomération (45 000 habitants). Et c’est tout naturellement dans cette ville du Lot-et-Garonne qu’ont eu lieu, en mai dernier, les premières Assises des monnaies locales complémentaires (MLC).

47 porteurs de projet sont venus échanger et rencontrer les représentants des monnaies déjà en place, ainsi que les trois “gourous” francophones des MLC : Philippe Derudder, fondateur de l’Association internationale pour le soutien aux économies sociétales*, Jean-Michel Servet, professeur d’études du développement à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève**, et Patrick Viveret, ancien conseiller référendaire à la Cour des compte, philosophe et essayiste altermondialiste***. “97 % des transactions en monnaies « officielles » circulent dans les sphères spéculatives, contre seulement 3 % dans l’économie réelle, observe Philippe Derruder. Les monnaies locales permettent de sortir de cette spirale : elles ne peuvent servir à acheter que des produits ou des services réels et locaux.” C’est donc un outil de développement économique local.

Des consommateurs encore réticents

Pour accélérer la circulation des échanges, certaines monnaies sont “fondantes” : elles perdent une partie de leur valeur au fil du temps (de l’ordre de 2 à 3 % par semestre). “La question de la fonte est controversée, admet Philippe Derudder. Dans l’absolu, une monnaie doit suivre le même destin que la richesse qu’elle représente et, par exemple, se flétrir comme un légume. De plus, faire fondre la monnaie permet de lutter contre l’idée que l’argent peut faire de l’argent. Je reconnais toutefois qu’il y a une forme de paradoxe, dans la société actuelle, à pousser les citoyens à consommer.” Mais il est surtout difficile de faire admettre aux utilisateurs que l’argent qu’ils ont dans leur portefeuille peut perdre de la valeur. Philosophiquement favorable à la fonte, Anne Bruzec, qui vient de lancer le galleco à Rennes, Redon et Fougères, a préféré y renoncer : “Attendons de voir comment la monnaie circule avant de compliquer les choses”, explique la directrice de l’association Galleco.

Séduisantes sur le papier, les monnaies locales peinent en effet à trouver leur public. “Nous n’avons aucun mal à convaincre les commerçants et artisans d’accepter la mesure, observe Annie Vital à Romans-sur-Isère (lire encadré ci-dessous). En revanche, les consommateurs restent réticents. À commencer par les militants « classiques » (associatifs, syndicaux ou politiques), convaincus que cela ne sert pas à grand-chose. Les clients prêts à jongler avec des euros et une monnaie locale (qu’il faut aller récupérer à un comptoir d’échanges) sont encore trop rares : entre 100 et 300 selon les villes. “Paradoxalement, les commerçants sont plus sensibles à ce type de projet que les consommateurs, confirme Bastien Yverneau à Montreuil (lire encadré ci-dessous). En tant que patrons de PME, ils ont été révoltés par les dérives financières et veulent privilégier l’économie réelle. Ce n’est, du reste, pas un hasard si deux monnaies locales ont été imaginées par des commerçants : l’occitan à Pézenas (Hérault) et la cigalonde à La Londe-les-Maures (Var).

L’immense majorité des monnaies locales complémentaires restent des initiatives citoyennes. À ce jour, deux projets ont été initiés et soutenus financièrement par des élus locaux : le sol violette à Toulouse et le galleco en Bretagne. “Le conseil général d’Ille-et-Vilaine cofinance les deux salariés de l’association Galleco, explique Anne Bruzec. De plus, les 40 000 galleco en circulation (équivalant à 40 000 euros) sont garantis par le Crédit coopératif. Dans le 10e arrondissement de Paris, en revanche, le projet de monnaie locale initié par le centre social et culturel Le Paris des faubourgs ne cherche pas vraiment de soutien politique. “Avec la campagne des municipales, les candidats vont devoir se positionner, sourit Béatrice Sculier, son animatrice. Mais à l’heure actuelle, je préfère m’intéresser à l’accueil des habitants et des commerçants du quartier : j’avoue être très agréablement surprise !”

Bercy en retrait

Signe des difficultés manifestées par les élus pour trouver leur place dans ce type de projet, le ministère de l’Économie sociale et solidaire a opposé un silence aussi gêné que poli à nos demandes d’entretiens. “Nous sommes bien plus soutenus par le Cress (conseil régional de l’économie sociale et solidaire) que par le ministère, observe Annie Vital, à Romans. Les monnaies locales complémentaires ne font clairement pas partie des priorités de Benoît Hamon.” Quant au ministère de l’Économie et des Finances, il ne fait rien – c’est le moins que l’on puisse dire – pour encourager les trésoriers-payeurs généraux à intégrer le circuit des monnaies locales : “Dommage, car nos monnaies circuleraient beaucoup mieux si elles étaient acceptées dans les transports en commun, les piscines, les bibliothèques…” regrette Annie Vital.

Soutien déclaré à la pêche de Montreuil, Razzy Hammadi, député PS de Seine-Saint-Denis, croit savoir que Benoît Hamon viendra découvrir cette monnaie d’ici la fin de l’année : “Nous menons un véritable lobbying pour le sensibiliser à la question. Les monnaies locales n’ont clairement pas l’ambition d’ébranler le système monétaire international, mais elles ont le mérite d’ouvrir une réflexion sur le rôle de la monnaie et de créer du lien social. Ce sont, in fine, des outils plus pédagogiques qu’économiques.

Sabine Germain

(1) Auteur de Les monnaies locales complémentaires, pourquoi et comment, éditions Yves Michel, avril 2012.

(2) Auteur de Les monnaies du lien, Presses universitaires de Lyon, 2012.

(3) Auteur de La cause humaine, du bon usage de la fin d’un monde, éditions Les liens qui libèrent, mai 2012.

 

Romans bat la mesure
« Nous sommes des objecteurs de croissance », explique Annie Vital, l’une des trois fondatrices de la mesure, la « monnaie citoyenne » lancée à Romans-sur-Isère (Drôme) au printemps 2010, « juste après l’abeille de Villeneuve-sur-Lot. » Il s’agit clairement d’un projet politique, d’initiative citoyenne ; mais il est soutenu par la chambre régionale d’économie sociale et solidaire (Cress) de Rhône-Alpes et par la région, qui financent un emploi à temps partiel. Son succès n’en reste pas moins limité : les 11 000 mesures mises en circulation sont acceptées par 60 commerçants, artisans et producteurs… mais elles ne sont utilisées que par une centaine d’adhérents à l’association Commune mesure. « C’est peu, admet Annie Vital, mais je suis convaincue que la monnaie locale est un puissant outil d’éducation populaire. Même s’il soulève encore davantage de questions qu’il ne donne de réponses. »

 

Montreuil mûrit sa pêche
C’est dans le cadre du collectif Montreuil en transition qu’a été imaginée la pêche, monnaie nommée en référence au passé maraîcher de la deuxième ville de Seine-Saint-Denis. 70 000 billets sont mis en circulation durant ce mois d’octobre : « Sur les 1 500 commerçants de la ville, nous en avions démarché 200 à la mi-septembre, explique Bastien Yverneau, cofondateur de cette monnaie locale : 20 % ont été immédiatement partants, un tiers séduits mais attentistes. » En revanche, les élus locaux soutiennent clairement le projet : la municipalité EELV aussi bien que le député PS Razzy Hammadi. « Nous aimerions avoir le soutien des élus de tous bords en conseil municipal, poursuit Bastien Yverneau. C’est un gage d’indépendance et de pérennité : à Nanterre, le sol a été conçu par des citoyens mais soutenu et financé par la municipalité. Le jour où la mairie a coupé son budget, tout s’est arrêté. » En l’occurrence, le budget de lancement de la pêche reste modeste : 10 000 euros pour l’impression des billets et 300 euros pour la publication d’une plaquette pédagogique… en plus des centaines d’heures bénévoles du collectif.