“Le numérique permet de conduire autrement les politiques publiques”

27 nov. 2013, PAR Sylvain Henry
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Vice-présidente du Conseil national du numérique, Valérie Peugeot (photo) détaille pour Acteurs publics les enjeux du rapport “Citoyens d’une société numérique” remis le 26 novembre à la ministre déléguée à l’Économie numérique, Fleur Pellerin. Elle appelle à un repositionnement de l’État dans un rôle d’animation et de diffusion des bonnes pratiques menées dans les territoires.


Dans votre rapport sur l’inclusion numérique, remis le 26 novembre à Fleur Pellerin, vous évoquez une “remise en cause de certitudes héritées de deux décennies de politiques publiques contre la fracture numérique”. Ces politiques publiques doivent-elles être repensées ?
Nous nous sommes rendu compte, en élaborant ce rapport, que la situation a énormément évolué depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000. On ne peut plus appréhender la problématique d’inclusion numérique de la même manière. Aujourd’hui, 80 % de la population est connectée contre moitié moins voilà dix ans. La situation des 20 % d’habitants restants est devenue beaucoup plus complexe (cliquez ici pour lire le rapport).

Vous abordez des situations “mouvantes” relatives aux personnes connectées…
L’innovation technologique ne cesse d’avancer et certains, même parmi les personnes connectées, se retrouvent au bord de la route. Les avancées permettent aujourd’hui de scanner des articles au supermarché et demain d’interagir à distance avec son médecin ou de gérer des capteurs dans notre maison. Il faut suivre ! C’est pour cela que nous évoquons des cibles mouvantes. Ce sont par exemple des personnes sans difficultés économiques, cultivées et socialisées qui se trouvent marginalisées, notamment dans leur univers professionnel, parce qu’elles ne sont pas accompagnées dans les changements induits par les nouvelles technologies.

Notre regard doit-il évoluer ?
Il faut en effet changer nos représentations. Ainsi, à l’inverse, le numérique est une planche de salut pour des personnes en situation de solitude, disposant de peu de moyens financiers et isolées au fin fond d’une campagne. Je pense à des femmes en situation monoparentale qui retrouvent grâce aux réseaux sociaux une forme de sociabilité. Il est donc nécessaire de déconstruire nos clichés.

La question des usages prime donc aujourd’hui sur celle de l’accessibilité ?
Les politiques publiques se sont d’abord focalisées sur l’équipement et la connexion. Cet enjeu n’a pas disparu, mais il n’est plus le cœur de la problématique de l’inclusion numérique. Ce qui prime aujourd’hui, c’est l’apprentissage des usages. Comment remplir des formulaires administratifs, comment bénéficier de services dématérialisés… Des médiateurs pour ces nouveaux usages sont indispensables. Le numérique ne doit pas être un obstacle, mais un levier d’inclusion sociale.

Les pouvoirs publics s’adaptent-ils à ces cibles “mouvantes” et à cette technologie elle-même en mouvement permanent ?
Le paysage institutionnel est contrasté. Certaines collectivités ont très bien compris ces mutations et soutiennent des expérimentations innovantes. Elles sont malheureusement isolées à l’échelle de la France alors que leurs pratiques devraient être diffusées. Il est nécessaire que les pouvoirs publics mettent en place les outils permettant la mutualisation de ces bonnes pratiques.

Comment expliquer ces différences entre les territoires ?
Les décideurs publics comme privés peinent à appréhender la profondeur des mutations liées au numérique. Les acteurs publics doivent s’approprier les grandes questions sociétales qu’elles induisent. Les élus abordent souvent la question de la fracture numérique via des préoccupations d’infrastructures. C’est une première brique certes fondamentale, mais qui reste insuffisante. Le numérique seul n’apporte rien. C’est la manière dont on s’en empare et ce que l’on crée avec qui est formidable.

Les élus doivent donc changer d’attitude…
Peu d’élus ont compris que le numérique n’était pas qu’une simple question de tuyaux ou de communication, mais qu’il permettait vraiment de faire de la politique et de conduire des politiques publiques autrement en associant tous les acteurs de leur territoire pour améliorer concrètement la vie quotidienne des citoyens. Cela passe par des partenariats entre les collectivités locales et les communautés citoyennes. Et par une mutualisation et une diffusion des pratiques.

L’État ne devrait-il pas jouer ce rôle de médiation et de diffusion ?
L’État dispose d’un outil sous-utilisé et fragilisé : la délégation aux usages d’Internet. Les moyens de cette délégation ne sont pas à la hauteur.

L’État devrait donc s’investir davantage pour chapeauter les expérimentations locales ?
Le terme “chapeauter” n’est pas approprié. L’État devrait avoir plutôt une approche d’“État-plate-forme” similaire au positionnement d’Etalab en matière d’ouverture des données publiques. Un travail doit être mené en matière de médiation dans les territoires et de mutualisation entre les acteurs locaux en collant à la réalité du territoire. Le niveau national devrait animer plutôt que de diriger dans une logique descendante. Ce repositionnement de l’État lui permettrait de moderniser l’action publique sans dépenser des sommes extraordinaires.

Propos recueillis par Sylvain Henry

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