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“En Algérie, le défi de l’éducation réside dans l’optimisation des ressources et leur gestion efficiente”

15 juil. 2015, PAR Jean-Michel Meyer
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La ministre de l’Éducation nationale d’Algérie, Nouria Benghebrit. - DR

La ministre de l’Éducation nationale d’Algérie, Nouria Benghebrit, a accordé une interview exclusive à Acteurs publics Africa. Son ministère recrute 20 000 enseignants par an. Et cela pendant trois ans. Avec la réforme de l’éducation, c’est l’une des réponses à un véritable défi démographique : en quinze ans, l’école algérienne a dû absorber 1 million d’élèves supplémentaires.


Vous venez d’organiser un concours pour recruter près de 20 000 enseignants. Qu’est-ce qui justifie ce recrutement massif ?

Effectivement, depuis trois années, le système éducatif algérien a ouvert une opération de recrutement massif équivalant à un nombre approximatif de 20 000 enseignants annuellement. Elle correspond à la conjonction de plusieurs facteurs, à savoir l’arrivée à la retraite de toute une génération d’enseignants, la retraite proportionnelle [un processus qui a conduit de nombreux enseignants à partir à la retraite après des augmentations de salaire au cours des cinq dernières années, ndlr] et enfin, le boom démographique. Depuis l’année 2000, une reprise forte de la natalité est enregistrée, qui induit la nécessité de construire de nouveaux établissements et de lancer de nouveaux recrutements.
 

Comment le système éducatif algérien évolue-t-il face à cette poussée démographique ?

Les effectifs globaux des élèves ont été multipliés par 10 depuis l’indépendance, passant d’un peu plus de 800 000 élèves en 1962 à plus de 8,4 millions d’élèves en 2014. Par ailleurs, le taux de scolarisation de la tranche d’âge des enfants de 6 ans a connu une importante évolution, atteignant plus de 98 % en 2014, alors qu’il n’était que de 43,5 % en 1966. Le taux de scolarisation des 6-16 ans a, lui aussi, enregistré un accroissement, passant de 39 % en 1965 à 96 % en 2014.

Aujourd’hui, c’est-à-dire après cinquante-deux années d’indépendance, l’équivalent du quart de la population algérienne est à l’école. Il ne faut pas oublier, également, que l’Algérie compte parmi les pays qui consacrent le principe d’un accès démocratique, gratuit et obligatoire à l’éducation.
 

Justement, quels moyens faut-il mobiliser pour accompagner ce mouvement de fond ?

D’importants moyens sont mis à disposition par l’État pour prendre en charge la scolarité de nos enfants et améliorer les conditions dans lesquelles ils poursuivent leurs études. Avec 16 % du budget national en 2014, les ressources consacrées à l’éducation sont très appréciables et placent l’Algérie parmi les pays qui consacrent une part importante de leur budget à ce secteur. Pour le plan quinquennal de développement (2010-2014), les secteurs de l’éducation, de l’enseignement supérieur, de l’enseignement et de la formation professionnelle ont doublé leur budget, passant de 3,4 milliards de dollars à plus de 6 milliards de dollars, même si la plus grande part du budget est consacrée aux dépenses de personnel.

Le budget spécifique de l’éducation nationale, considérée comme secteur prioritaire, représente 7 % du PIB. Ce secteur est le plus gros employeur, avec près de 700 000 fonctionnaires, dont 430 000 enseignants. Quatre millions d’enfants, soit 50 % des effectifs scolarisés, tous cycles confondus, bénéficient chaque année de la gratuité des manuels scolaires. Le réseau des cantines scolaires gratuites garantit la restauration à plus de 3 millions d’enfants. Nos efforts vont aussi dans la généralisation du préscolaire.

 

Vous avez engagé une réforme. Quels en sont les enjeux ?

Désormais, le défi réside dans l’optimisation des ressources et leur gestion efficiente. L’objectif étant d’améliorer les prestations pour aller du quantitatif vers le qualitatif. Trois leviers sont mis en œuvre : la refonte pédagogique, la gouvernance et la professionnalisation des personnels par la formation. C’est pour dire que l’application de la réforme, son suivi et son évaluation sont des actions permanentes. Des conférences nationales à portée évaluative, impliquant tous les acteurs et partenaires, institutionnels, syndicaux et associatifs, sont organisées de manière périodique et une conférence nationale d’évaluation générale sur l’école est prévue pour fin juillet, en vue d’apporter les ajustements nécessaires.
 

Une partie de la réforme s’appuie sur la professionnalisation du corps enseignant. Quelles actions menez-vous à cet égard dans la formation ?

La formation constitue en effet un enjeu majeur et un levier fondamental dans le processus de mise en œuvre de la réforme éducative. Il est établi qu’un programme d’enseignement, quelle que soit sa qualité, ne vaut que par le niveau de qualification académique et professionnelle de l’enseignant qui l’applique. Le plan pluriannuel de formation du ministère de l’Éducation nationale a été adopté par le gouvernement au titre de l’année 2014-2015. Les services centraux et ceux des wilayas [équivalentes des départements, ndlr] s’attellent à sa réalisation.

L’Algérie compte aujourd’hui 430 000 enseignants tous cycles confondus, ce qui représente un effectif 17 fois supérieur à celui enregistré en 1962, avec 23 612 enseignants. L’évolution n’est pas seulement quantitative, mais également qualitative, puisque le corps enseignant est constitué dans sa globalité de diplômés de l’enseignement supérieur. Et donc, depuis quelques années, la formation initiale des enseignants est devenue une formation spécifique de niveau universitaire. À cette formation initiale, qui se déroule dans les Écoles normales supérieures relevant du ministère de l’Enseignement supérieur, s’ajoute une formation professionnelle continue pour être au diapason des nouveautés en matière didactique.

La mise en place d’un système de formation et de perfectionnement stable, cohérent et pertinent, visant la consécration du professionnalisme des différentes fonctions éducatives, constitue un axe structurant de la réforme car il est le meilleur gage de réussite et d’amélioration de la qualité des prestations du système éducatif. Le ministère de l’Éducation nationale envisage d’assurer le passage d’une logique de qualification technique vers une logique de compétences.

 

Un rapport de l’ONU a pointé l’importance de la “déperdition scolaire”. Comment luttez-vous contre ce phénomène ?

Les taux de la déperdition scolaire sont de 1,7 % dans le cycle primaire et de 9 % dans le cycle moyen et, avant de répondre à votre question, permettez-moi de définir la notion de “déperdition”. Selon l’Unesco, le concept de déperdition scolaire est défini comme étant l’effet conjugué du redoublement et de l’abandon de la scolarité. En Algérie, l’enseignement est obligatoire pour les filles et les garçons de 6 à 16 ans révolus. La durée de la scolarité obligatoire peut être prolongée de deux années. L’État veille, en collaboration avec les parents, à l’application de ces dispositions. Les manquements des parents ou des tuteurs légaux les exposent à une amende allant de 5 000 à 50 000 dinars algériens [de 45,30 à 453 euros, ndlr]. Quant aux enfants de plus de 16 ans, il y a l’Office national d’enseignement et de formation à distance, qui attire de plus en plus d’élèves. Pour les autres, il y a la formation professionnelle.

Le taux de redoublement était, en 2014, de 8,85 % au primaire, de 19,93 % dans l’enseignement moyen [l’équivalent du collège, ndlr] et de 20,89 % dans le secondaire, un taux que nous jugeons élevé. Il est vrai que l’un des problèmes majeurs du système éducatif algérien demeure le fort taux de redoublement des élèves, notamment dans l’enseignement moyen, qui génère un processus de décrochage et alimente le phénomène de déperdition scolaire.

Le ministère de l’Éducation nationale a pris plusieurs mesures dont, principalement, la remédiation pédagogique, l’optimisation de l’utilisation des infrastructures et des ressources éducatives en organisant, pendant les heures creuses ou après les heures de cours, des études surveillées, des séances de soutien et d’aide méthodologique aux élèves en difficulté scolaire, ainsi que des activités périscolaires. La lutte contre la déperdition scolaire intervient également par le biais de la formation des enseignants pour une meilleure prise en charge des difficultés des élèves.

Propos recueillis par Samia Lokmane-Khelil