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Une nouvelle langue fait son entrée dans l’administration algérienne

11 janv. 2018, PAR Acteurs Publics
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Le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, le 7 décembre 2017 à Paris - NICOLAS MESSYASZ/SIPA

En plus de l’arabe et du français, encore en usage dans l’administration, les ministères et les établissements publics vont commencer à émettre des documents transcrits en berbère. De son côté, le ministère de l’Éducation a lancé une campagne de recrutement d’enseignants et aspire à élargir l’enseignement de cette langue à toutes les villes du pays. 


L’Algérie célébrera officiellement et pour la première fois de son histoire, ce vendredi 12 janvier, Yannayer, le premier jour du calendrier agraire utilisé depuis l’Antiquité par les populations berbères (amazighs) d’Afrique du Nord. Le Président Abdelaziz Bouteflika a décidé, au cours d’un Conseil des ministres fin décembre, de consacrer cette journée chômée et payée, à la grande satisfaction de beaucoup de militants de la cause identitaire dans le pays. Le chef de l’État algérien a également donné instruction au gouvernement de promouvoir l’usage du tamazight – langue berbère – dans l’administration.

Passant très vite à l’action, le ministère de l’Intérieur a publié, mercredi 10 janvier, son premier communiqué en berbère. Fait inédit, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, vient de donner une interview dans cette langue à une radio locale.

Il y a quelques jours, le secrétaire général du Haut Commissariat à l’“amazighité” (HCA), El Hachemi Assad, a annoncé que plusieurs ministères comme l’Eau, l’Énergie, les Transports, les Télécommunications et le Tourisme vont commencer à émettre des documents officiels, transcrits en tamazight. Cela concernera plus particulièrement les factures. La rédaction des actes d’état civil en tamazight est également envisagée.

Forte valeur symbolique

De son côté, le ministère de l’Éducation nationale entend généraliser l’enseignement de la langue berbère à toutes les villes du pays. Une campagne pour le recrutement de 300 enseignants vient d’ailleurs d’être lancée. En 2017, 600 000 d’entre eux ont été recensés à travers 37 wilayas (sur 48 départements). Un cursus de licence-master-doctorat spécifique a été également mis en place dans les universités qui se trouvent dans les régions les plus berbérophones du pays, comme Tizi Ouzou, Bejaia, Batna et Bouira. Le but étant de former des compétences et des traducteurs qui soutiendront les efforts des administrations pour “berbériser” leurs services.

Actuellement, des ateliers d’aide à la transcription des documents officiels en tamazight sont organisés sous l’égide du HCA qui, à moyen terme, devra céder la place à une académie de langue et de culture amazighs, en cours de création.

La mise en place d’une cette institution a été décidée en 2016, à la faveur d’un amendement de la Constitution qui a hissé le tamazight au rang de langue officielle, à côté de l’arabe. Cinq ans plutôt, l’État lui avait donné le statut de langue nationale. Cette reconnaissance à forte valeur symbolique est intervenue à la suite d’un soulèvement populaire violent qui avait fait presque 200 morts en Kabylie, dans le nord du pays.

Le Maroc avant l’Algérie

La région a connu une révolte similaire au début des années 1980. Une décennie plus tard et à la suite de la radicalisation des revendications identitaires, les autorités ont accepté d’introduire l’enseignement du berbère à l’école.

Pour beaucoup de militants, cependant, des résistances existent toujours et empêchent la promotion de la langue berbère. Il y a quelques semaines, au Parlement, le rejet d’un amendement sur la généralisation du tamazight a mis le feu aux poudres. De grandes manifestations ainsi que des grèves ont été organisées dans les universités de Kabylie. Ces derniers jours, une autre affaire fait polémique. L’association des oulémas (penseurs musulmans) a mis les pieds dans le plat, estimant que le tamazight ne devait pas être transcrit en tifinagh (caractères berbères), mais en arabe pour être compris de tous les Algériens.

Il est à noter qu’avant l’Algérie, le Maroc a été le premier pays d’Afrique du Nord à avoir officialisé le tamazight. La décision date de 2011. Elle fait suite à une révision de la Constitution du Royaume. Cependant, dans les faits, le berbère reste encore une langue du peuple. Des textes d’application permettant de généraliser l’usage du tamazight dans l’administration n’ont pas été adoptés. Il a fallu que des députés fassent pression au Parlement pour que des traducteurs soient recrutés.

Samia Lokmane-Khelil