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Exclusif : intrigues et bras de fer autour du DRH des fonctionnaires

12 avr. 2018
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Auteurs : CHAMUSSY/SIPA

Sur fond de grosses réformes, le gouvernement cherche à remplacer, depuis quelques semaines, le directeur général de l’administration et de la fonction publique, Thierry Le Goff, lequel demeure pour le moment à son poste en raison d’un désaccord entre Matignon et Bercy sur le profil de son successeur.


Moment d’importance dans la coulisse administrative. Selon nos informations, l’exécutif a engagé depuis quelques semaines un processus de recrutement afin de remplacer le patron de la direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), particulièrement impactée par l’alternance macronienne. Pour l’intéressé, Thierry Le Goff, en poste depuis octobre 2015, la porte de sortie ne paraît pas “stabilisée”.

Le départ prochain de Thierry Le Goff – qui n’est pas demandeur – ne va pas intervenir au meilleur moment. L’équipe Macron entre en effet dans le dur et a entamé depuis quelques semaines une négociation délicate avec les syndicats sur 5 axes de réforme définis lors du comité interministériel de la transformation publique du 1er février : le renforcement de l’ouverture de l’administration aux contractuels, le développement de la rémunération au mérite, l’approfondissement de la mobilité, l’instauration d’un plan de départs volontaires et la rationalisation des instances de dialogue social. Dans cette séquence opérationnelle, le DGAFP est en première ligne. Sans parler de la tenue de prochain comité interministériel sur la réforme de l’État, prévu à l’issue d’un rapport remis sur le sujet (CAP 2022) et qui devrait impacter la réforme de la fonction publique.

Ouverture du statut en question

Les motivations du gouvernement quant à ce changement de pilote ne sont pas d’une limpidité absolue, au-delà des poncifs de circonstance entendus ici et là depuis plus d’un mois : “Nouveau moment, nouvelle incarnation”, “Certains pensent qu’il n’est pas évident de porter la politique de [Gérald] Darmanin après avoir porté celle de [Marilyse] Lebranchu”, ou même : “Il va prendre une nouvelle mission”.

“Le Goff, un type loyal et adorable, ne paraît pas complètement à l’aise avec l’orientation actuelle en matière de fonction publique, notamment l’ouverture massive aux contractuels”, note aussi un observateur. Un jugement que d’autres sources relativisent un peu. “Le Goff n’a jamais exprimé de réserves avec les ministres et n’est pas en désaccord avec les principes”, confie ainsi un haut fonctionnaire parfaitement conscient que dans ce monde administratif impitoyable de subtilités et de non-dits, de simples questionnements peuvent vite être perçus comme des dissonances.

D’autant que sur ce sujet de l’ouverture aux contractuels, tout est affaire de degré. Derrière un discours de l’exécutif encore brumeux, l’ouverture du statut apparaît comme l’axe de réflexion le plus sensible car très identitaire, déclinable en au moins deux questions clés : jusqu’où aller dans l’ouverture en termes de métiers ? Faudra-t-il continuer à recruter sous statut dans certains métiers qui auront été ouverts aux contractuels ? Au sommet de l’État, il serait question d’aller vraiment très loin, bien au-delà de la simple souplesse de gestion traditionnellement réclamée par les ministères, et de ne retenir un recrutement exclusivement sous statut que pour les métiers les plus marqués par “l’histoire sociale de la République”. Le rapport de CAP 2022, qui sera remis très bientôt, pourrait fournir des éléments sur cette question.

Derrière ces discussions stratégiques en coulisses, Thierry Le Goff a donc lancé la concertation avec les syndicats autour des réformes actées par le gouvernement, tout en sachant qu’il aurait peu de chances de la mener à son terme, en octobre. L’art de donner le change. Car selon nos informations, dans la semaine du 19 au 24 mars derniers, les auditions de plusieurs candidats ont eu lieu, comme le prévoit la procédure mise en place en 2016 par le gouvernement Valls. Un décret pris en juin 2016 prévoit en effet que les candidats à des postes de directeurs d’administration centrale soient auditionnés par un comité composé de hauts fonctionnaires et le plus souvent présidé par le secrétaire général du gouvernement, le conseiller d’État Marc Guillaume. L’autorité politique n’est évidemment pas liée juridiquement par l’avis, lequel en l’occurrence n’a pas filtré.

Désaccord entre Matignon et Bercy

Trois candidats ont été auditionnés : une DRH 100 % public ; un haut fonctionnaire spécialiste des ressources humaines actuellement dans le privé et pourvu d’une forte expérience dans le public ; un DRH d’une société de près de 10 000 salariés au parcours 100 % privé et ayant officié à l’international. Acteurs publics a choisi de taire leurs noms dans la mesure où tous n’ont, semble-t-il, pas prévenu leur employeur actuel de leurs démarches. “L’idée du gouvernement serait plutôt de nommer une personnalité justifiant d’une expérience dans le privé”, croit savoir une huile de ce tout petit monde qu’est la haute fonction publique. Une ouverture au privé, oui, mais jusqu’où ?

En coulisses, d’autres sources font en effet en état d’un désaccord persistant entre Matignon et Bercy sur le profil à retenir à l’issue des auditions. “Certains, à Matignon, trouvent que la nomination d’un DRH au parcours 100 % privé serait un choix trop disruptif”, raconte un hiérarque de la Macronie. Le DRH en question serait justement le candidat qui a séduit Gérald Darmanin, le ministre en charge de la fonction publique. La DRH au profil 100 % public n’aurait, elle, jamais été véritablement dans la course, tandis que le deuxième candidat aurait été perçu comme pas assez “rentre-dedans” par Bercy. Il se serait in fine retiré du processus. “Darmanin veut faire un coup politique avec cette nomination”, lâche un observateur.

Jamais, dans le passé, le poste de DGAFP n’a été occupé par un contractuel ou même par un fonctionnaire ayant travaillé dans le privé. Le Conseil d’État a longtemps trusté le poste de directeur de la DGAFP, que l’un des siens, le jeune Roger Grégoire, avait inauguré en 1945 tout en mettant en œuvre le statut général des fonctionnaires. Jusqu’en 1998, où la nomination d’un ingénieur des Ponts et chaussées par le gouvernement Jospin à ce poste a ouvert une brèche (déjà une première “disruption”), permettant la nomination par la suite des fonctionnaires d’un autre corps, celui des administrateurs civils, le Conseil d’État devant se contenter du poste de numéro deux. Vingt ans plus tard, la nomination d’un DRH 100 % privé serait synonyme de séisme culturel à l’échelle de la DGAFP, cœur du “réacteur” statutaire. 

Le Président au centre du jeu

En creux, c’est aussi l’ampleur de l’ouverture de la haute fonction publique qui se joue. Et ce d’autant plus que le Président Macron patine sec pour tenir l’un de ses engagements de campagne : recruter un quart des directeurs d’administration centrale en dehors de la fonction publique. La position du Président sur cette nomination du DRH de l’État n’a pas filtré. Le décret de nomination, signé de sa main, devra être contresigné par le Premier ministre et le ministre en charge de la fonction publique.

Depuis les auditions du comité, les positions des uns et des autres ne paraissent pas beaucoup évoluer. Dans ce type de séquence un peu psychologique, on s’observe, on laisse toujours un peu filer le temps pour jauger de la détermination de l’autre camp, mais aussi pour donner l’occasion aux esprits de mûrir et de négocier. Le propre d’une discussion interministérielle. 

“Finalement, il n’y a pas de limite de temps dans cette affaire, réfléchissait à haute voix, vendredi 30 mars, une source haut placée. Est-ce qu’une deuxième session d’auditions avec de nouveaux candidats sera organisée ? Ce n’est pas exclu.” La réunion d’un deuxième comité n’aurait en soi rien d’exceptionnel et c’est ce qui se produit de temps à autre dans les processus de nomination. Mais il faut pour cela que les esprits soient mûrs. “Il n’y a pas d’avancée, rien n’est encore arrêté sur un deuxième comité ou non”, assurait une source le 9 avril. Sollicités par Acteurs publics le 10 avril pour une réaction, les cabinets de Matignon et de Bercy n’ont pas répondu. Les bisbilles se règlent en famille.