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“Une force de frappe nouvelle en faveur de l’innovation au ministère des Armées”

12 avr. 2018
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Nathalie Leclerc et Paul Serre, directeurs, adjoints au secrétaire général pour l’administration (SGA) du ministère des Armées expliquent pourquoi le ministère des Armées a décidé de se doter d’une Agence de l’innovation de défense. 


Que va changer, dans vos processus d’innovation, la création au sein du ministère des Armées d’une “Agence de l’innovation de défense”, annoncée en mars par la ministre Florence Parly ?
Nathalie Leclerc :
La ministre des Armées a décidé d’intensifier fortement le développement de l’innovation au sein du ministère. Un nouveau portage, différent de celui qui avait prévalu lorsque nous avions organisé la Semaine de l’innovation, en novembre dernier, va progressivement se mettre en place. Il s’agissait alors d’un événement piloté par le secrétariat général pour l’administration (SGA) au profit exclusif de l’administration et des soutiens, même si les conférences, expositions et rencontres entre agents et experts s’inscrivaient dans une démarche transverse “embarquant” l’ensemble des services du ministère travaillant sur ces questions. En confiant la nouvelle Agence de l’innovation à la direction générale de l’armement (DGA) et en la dotant de moyens conséquents, la ministre a souhaité entrer dans une dimension nouvelle, plus ambitieuse, intégrant l’ensemble des champs de l’innovation, y compris opérationnelle ou profitant aux opérations d’armement. La prochaine Semaine de l’innovation aura donc une tout autre dimension.
Paul Serre : La direction générale de l’armement apporte en effet aux enjeux d’innovation sa connaissance technologique – notamment relative aux objets connectés, à l’intelligence artificielle ou en matière d’utilisation des données – et sa capacité de conduite de projets. La DGA sait nouer, c’est dans son ADN, des relations structurantes avec les industriels, gérer des marchés, travailler dans la pluriannualité et dans une démarche tournée vers le résultat. De son côté et profitant des nouveaux outils qui lui seront ainsi offerts, le SGA va évidemment continuer de piloter au quotidien l’innovation au sein de tous les segments administratifs et de soutien. Cette approche nouvelle va se concrétiser au niveau ministériel par l’instauration d’outils transverses tel que le “Défense Lab” accompagnant tous les projets d’innovation. Un outil d’innovation participative va également être proposé. L’impulsion ministérielle permettra d’accentuer tout ce qui a déjà été lancé ces derniers mois et ces dernières années.

Le ministère a précisé que l’Agence de l’innovation allait recouvrir “un périmètre large d’1 milliard d’euros” qui correspond “à l’ensemble des études et de l’innovation de défense”. L’ambition est très forte, tous les services et toutes les directions devront donc être mobilisées ?
Nathalie Leclerc :
Cette agence apportera une force de frappe nouvelle. Nous irons beaucoup plus loin dans les démarches déjà accomplies. L’écosystème de l’innovation sera favorisé et permettra d’accompagner et de mettre en avant toutes les initiatives menées dans les domaines de l’administration et du soutien. C’est à la fois une mise en cohérence interne, le développement de “boîtes à outils” et la création d’un terreau propice à l’innovation qui sont recherchés, grâce auxquels nos projets pourront aboutir. Nous étudierons la manière dont une opération comme la Semaine de l’innovation s’organisera désormais. De nouveaux temps forts pourraient se développer de manière régulière en prolongement de cet événement annuel.
Paul Serre : Nous avons réfléchi, au sein du SGA, à la création d’une fabrique numérique destinée à accompagner la transformation numérique au sein de nos services. Cette initiative va trouver sa concrétisation au sein de l’Agence de l’innovation, avec un pilotage de la DGA mais aussi de notre direction générale des systèmes d’information et de communication, qui devient direction générale du numérique.

Est-ce une manière différente de travailler entre les différentes directions du ministère ?
Nathalie Leclerc :
Les outils qui seront mis en place vont en effet renforcer le caractère horizontal et décloisonné de nos opérations. Ce ne seront plus seulement des collaborations au cas par cas mais bien des projets d’ampleur qui seront ainsi menés de manière transverse. Cette nouvelle manière d’opérer sera un facteur de diffusion de l’innovation. La reconfiguration permettra qu’un état d’esprit favorable à l’innovation soit capté au plus près du terrain. Ces sujets ne doivent en effet pas être appréhendés par des experts pour des experts, mais bien par tous les agents du ministère.
Paul Serre : L’ensemble des administrations doit s’appuyer sur l’innovation pour renforcer son efficacité. Prenez l’exemple de l’intelligence artificielle, problématique qui sera l’un des axes majeurs de travail de la nouvelle agence : ses déclinaisons devront permettre un usage par tous, y compris pour nos métiers financiers, juridiques, RH, etc. L’intelligence artificielle, c’est le pétrole de demain : elle doit bénéficier à tout le ministère ! Cette démarche globale et transverse n’est pas totalement nouvelle. Lorsque, voilà quelques années, le ministère a compris que son logiciel de paiement de la solde Louvois n’était pas réparable, il a composé une équipe comprenant des composantes de différentes directions, la DGA, le commissariat des armées et le SGA, dans une approche à la fois technique et de conduite de projets. Cette coopération a permis de sortir pas à pas de la catastrophe Louvois et de faire arriver son successeur. 

“L’envie d’innover, à tous les niveaux, est bien là.”

L’Agence de l’innovation – et l’innovation de manière générale – va donc permettre de casser les silos ?
Nathalie Leclerc :
Réfléchir par l’usage et l’usager est la bonne solution. Cette optique permet de sortir d’un cadre purement organique et hiérarchique et de décloisonner les processus. Les relations intra et intersubordonnés changent et c’est tant mieux.
Paul Serre : La récente Semaine de l’innovation a permis de mettre en lumière des initiatives et de mettre en commun des pratiques, des réflexes et des envies de travailler ensemble au-delà des lignes hiérarchiques et dans une horizontalité qui n’était pas forcément naturelle chez nous. À nous de continuer à faire vivre cet état d’esprit.

Dans un contexte de tension budgétaire, appréhendez-vous aussi l’innovation comme un moyen de faire des économies ?
Paul Serre :
Nous sommes actuellement en train d’exécuter une loi de programmation militaire avec des enveloppes de crédits et d’effectifs fixés à l’avance qui nous engagent vers des objectifs de résultats. Il s’agit donc de redéployer et de concentrer l’effort vers les forces opérationnelles. Les métiers du soutien doivent être les plus efficients possibles pour favoriser ce redéploiement. Cette recherche d’économies n’est bien sûr pas le seul “moteur” de l’innovation et de la modernisation. D’autres motivations nous paraissent tout autant impérieuses, telle, tout simplement, la qualité du soutien que nous devons à nos usagers. Par ailleurs, nos recrutements sont nombreux chaque année : il y a là un enjeu de fidélisation et d’attractivité. C’est dans cet esprit d’innovation et d’efficacité que nous avons candidaté au fonds de transformation piloté par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) pour trois projets : la Maison numérique des blessés et des familles ; la numérisation de bout en bout du versement d’acomptes relatifs aux travaux d’infrastructures ; et la numérisation des autorisations d’exploitations d’installations classées pour l’environnement. Il s’agit d’enjeux d’apparence technique, mais qui sont très structurants.
Nathalie Leclerc : Notre direction des ressources humaines a organisé récemment un hackathon pour favoriser le recrutement des personnels civils. Il s’agissait d’étudier nos processus, d’identifier les irritants et de travailler à rendre le recrutement le plus serein et le plus efficace possible. L’enjeu principal n’était pas une recherche d’économies, mais bien une volonté de rendre le ministère le plus attractif possible en injectant des méthodes modernes permettant de recourir aux meilleures compétences dans des délais rapides, de faire que l’offre et la demande de compétences puissent se croiser de façon optimale pour une meilleure efficacité globale du ministère.

L’innovation peut être anxiogène, notamment sur les problématiques numériques. Comment accompagnez-vous vos personnels et vos managers ?
Paul Serre :
Nous avons instauré, voilà déjà quelque temps, des ambassadeurs de l’innovation dans chaque famille de métiers. Nous sollicitons régulièrement leurs interventions. Le sujet principal tient, comme toujours, au management intermédiaire, que nous accompagnons tout particulièrement. L’envie d’innover, à tous les niveaux, est bien là. Il ne s’agit plus de donner une impulsion mais davantage de favoriser la déclinaison concrète et opérationnelle de cette envie.
Nathalie Leclerc : Nous organisons très régulièrement des séminaires en direction de nos managers pour permettre le déploiement de nouvelles méthodes de management. Une “fabrique à idées” sera prochainement lancée pour accentuer ce travail de diffusion auprès de l’administration et des soutiens. Il s’agit de prolonger un travail mené depuis plusieurs années déjà. La question de la prise de risque et du “droit à l’erreur” a, par exemple, été assimilée par les personnels, très désireux de s’impliquer davantage. Cela mérite d’être souligné, dans un monde qui est largement porté par une logique de performance.

Quelle est votre feuille de route en matière d’innovation pour les prochains mois ?
Paul Serre :
La mise en place de l’Agence de l’innovation est un très gros chantier qui va fortement mobiliser le ministère. Si la DGA, je l’ai dit, en est le coordonnateur d’ensemble, nous serons présents pour accompagner cette mutation, au plus près des métiers. Nous serons ainsi très engagés pour permettre le développement du “Défense Lab” et la revalorisation de la mission d’innovation participative. Nous sommes clairement dans l’opérationnel. Depuis un an que j’assume mes fonctions au sein du SGA, j’ai le sentiment d’un impératif d’innovation dans les métiers administratifs et du soutien qui est peut-être aussi important que l’innovation en matière technologique et d’armement. Nous ne baisserons pas en intensité.
Nathalie Leclerc : La Semaine de l’innovation était, en quelque sorte, notre “saison 1”. La “saison 2” a bien démarré avec le succès de notre hackathon en mars dernier. Toutes nos initiatives doivent désormais s’ancrer dans la durée. Par ailleurs, il nous faudra réfléchir à valoriser les agents qui s’investissent. Ce sera l’un de nos défis cette année, et l’une des conditions de notre réussite.  

Propos recueillis par Sylvain Henry