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“Une révolution de bureaux pour réussir la modernisation du service public ?”

13 avr. 2018
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Vincent Roberti, directeur général des services du conseil départemental de l’Isère, revient sur l’enjeu RH qu’a constitué l’aménagement de l’espace de travail dans sa collectivité. “La collectivité a tout intérêt à abandonner les anciens modes de fonctionnement et à faire un bond dans la modernité”, juge-t-il.


Pendant longtemps, la vie de bureau dans les services publics a vécu à l’écart des immenses transformations ayant lieu dans le privé. C’est comme si la vague collaborative transversale restait cloisonnée dans les entreprises et ne parvenait pas à franchir la barrière des administrations publiques et des collectivités territoriales.

Open spaces, bulles de travail, salles de brainstorming, minute meeting rooms, conf calls… Toutes ces appellations barbares d’un monde de l’entreprise anglo-saxon semblaient bien ne jamais arriver à franchir la porte du service public. Sûre d’elle, l’administration française résistait aux derniers symboles d’un nouveau monde du travail qui n’avait plus rien à voir avec le bon vieux passé.  

Ancré dans une logique où chaque niveau hiérarchique pèse, le service public restait très attaché à la logique du bureau individuel. Ce dernier n’étant parfois partagé que lorsque le niveau de responsabilité descendait d’un cran et que les finances obligeaient au regroupement, vécu alors comme une forme de déclassement. 

Avec peu de logique collaborative ni de partage. Tout fonctionnait en silos, hermétiquement séparé, en chaîne montante et descendante. L’administration dans sa rigidité. Ce qui a fait sa force mais qui, aujourd’hui, est perçu par les agents et les citoyens comme une faiblesse.

Depuis peu, pourtant, grâce à certains audacieux, les lignes bougent, lentement. On entend enfin parler d’open spaces, de flex-desks, de salles de coworking. Les logiques d’avant sont déconstruites pour penser une nouvelle organisation spatiale et humaine permise grâce aux nouvelles facilités numériques. Une prise de conscience a eu enfin lieu de l’intérêt de ces modes de travail pour dynamiser la production, rendre plus agiles les organisations et mieux partager les fruits du travail.

En Isère, nous avons voulu nous engager dans cette voie en favorisant l’adoption de ces nouvelles pratiques de travail. Des espaces de réunion ont par exemple été aménagés avec des salles modulables pour s’adapter aux formats, des mobiliers plus agréables pour casser la logique de bureaux, des possibilités d’utilisation à la minute pour le travail en mobilité, un réseau wifi dans tous les bâtiments.

Face à cette transformation, deux types de comportements se sont manifestés : la raillerie et la peur.

La raillerie pour moquer ce projet de rénovation des espaces de travail avec la remarque : « N’a-t-on pas mieux à faire que d’acheter des canapés jaunes ? » Très vite, les rires se sont dissipés. Les moqueurs, poussés par leurs collègues, ont essayé eux-mêmes les espaces et se sont vite rendu compte de leur utilité ! Ce fut notamment le cas de notre salle « Ioupi room », dont le nom a suscité des sarcasmes avant de faire l’unanimité (salle de brainstorming et partage).

Bien plus difficile à dissiper, la peur. La crainte d’aller vers l’inconnu et les réticences à abandonner un modèle rassurant. Il a fallu expliquer et prouver que ces nouveaux bureaux mis à disposition n’étaient pas un basculement d’un extrême à l’autre. Les 4 700 agents n’allaient pas se retrouver dans un seul et énorme open space, surveillés par leurs supérieurs hiérarchiques aux quatre coins. Les nouveaux bureaux sont avant tout des espaces partagés destinés aux agents qui ont envie d’y travailler : des agents qui, de passage, ont besoin de s’installer, d’autres qui veulent un cadre de travail différent pour réfléchir, ou encore des équipes qui vont « brainstormer » une heure ou deux.

L’usage dans le temps montrera que cette révolution de bureaux peut faire du bien à tout le monde.

La collectivité a tout intérêt à abandonner les anciens modes de fonctionnement et à faire un bond dans la modernité. Engager une vraie logique de partage des connaissances et de collaboration interhumaine ne fera que renforcer la performance de la collectivité.

Il s’agit de mutualiser les forces des agents pour leur permettre de faire fructifier leur travail, comme le font les entreprises les plus innovantes en France et dans le monde. Si certaines start-up sont nées dans des garages, leur développement s’est toujours fait dans un cadre de partage.   

Même réussie, cette nouvelle logique ne sera pas non plus une recette miracle, résolvant d’un coup de baguette tous les problèmes des collectivités. Mais cette révolution de bureaux, qui est loin de n’être qu’une révolution de salon, fera son effet. Au milieu d’autres enjeux de transformation du service public – numérisation des procédures, réforme de la rémunération, amélioration de la formation continue, pérennisation des financements, etc. –, c’est une clé d’attractivité et de compétitivité du service public. Car même s’il ne vend rien, le service public se doit d’être plus efficace. Au fond, c’est ce qu’attend le citoyen d’un service public moderne.

Vincent Roberti, directeur général des services du conseil départemental de l’Isère a, au cours de sa carrière, officié comme sous-préfet, chargé de mission auprès du préfet du Pas-de-Calais en 2006, puis comme secrétaire général de la préfecture des Landes en 2008. Directeur adjoint de cabinet du ministre chargé des Collectivités territoriales Philippe Richert en 2010, il est secrétaire général pour les affaires régionales auprès du préfet de la région Midi-Pyrénées en 2011, avant de partir comme directeur général des services du conseil général du Rhône en 2013.