Transformations Ă hauts risques

Parmi les entreprises qui ont basculé du statut d’administration à celui de société anonyme, l’Imprimerie nationale et France Télécom ont connu des épisodes difficiles. Si l’une a multiplié les plans sociaux, l’autre a peu licencié, mais a toujours du mal à faire accepter ses nouvelles méthodes.
FRANCE TELECOM
Le changement de culture passe mal
La vague des suicides reflète un accompagnement insuffisant de la transformation de l’opérateur.
Côté ressources humaines, France Télécom est marqué par son passé d’administration centrale. Deux tiers de ses effectifs – ils étaient 80 % il y a cinq ans – relèvent du statut de fonctionnaire, soit environ 66 000 personnes. Le dernier d’entre eux a été recruté en 1996, année de la transformation de l’opérateur en société anonyme. Aujourd’hui, Brigitte Dumont, la directrice des ressources humaines, l’assure : elle ne fait aucune différence entre les deux types de salariés. La classification n’est d’ailleurs plus mentionnée dans le bilan social. “Tous nos accords concernent les deux catégories de salariés, que cela soit sur le temps de travail, l’intéressement ou les seniors.” Les instances représentatives de la fonction publique (comités paritaires, etc.) cohabitent avec les structures du privé (CHSCT, comité d’entreprise, etc.). “Il n’y a pas d’incompatibilités. Cela nous oblige juste à quelques aménagements, par exemple sur les grilles indiciaires, afin de pouvoir accorder les mêmes augmentations aux fonctionnaires et aux contractuels”, relate Brigitte Dumont.
Qu’ils soient recrutés par concours ou par contrats, tous les salariés de France Télécom sont soumis aux mêmes règles. Des règles qui ne remontent pas à la privatisation mais à 1990. À l’époque, dans la foulée de la circulaire Rocard sur la modernisation des services publics, la loi Quilès scinde les PTT en deux et créée France Télécom. Le statut de ses fonctionnaires, désormais rattachés à ce nouvel exploitant public, est entièrement remodelé, avec la création d’un nouveau corps comportant moins de grades. C’est à cette époque que l’ex-PTT développe les entretiens d’évaluation, la mobilité sur critères de compétences, la rémunération à la performance. Une politique d’incitation à sortir du statut de fonctionnaire est aussi initiée, sans grand succès.
Les nouvelles méthodes de management se renforcent avec la privatisation, dans un contexte de concurrence féroce et de développement massif d’Internet. Une mesure symbolise les années 2000 : une prime est accordée à tout agent qui quitte son service technique ou administratif pour des fonctions commerciales. L’usager devient “le client” et la recherche de la performance est le nouveau credo. Autre signe du temps : les “bureaux d’ordre”, instances de proximité chargées des ressources humaines, sont supprimés. Les managers opérationnels deviennent les référents dans ce domaine. Une plate-forme téléphonique, à laquelle on accède muni de son identifiant anonyme, guide les salariés dans leurs interrogations. Car désormais, ce sont eux qui doivent planifier leurs carrières, au risque de subir des orientations contraintes.
Malaise chez les salariés
Là où d’autres entreprises ont licencié en se privatisant, France Télécom s’est restructurée avec le même personnel. Mais, inévitablement, le changement de culture a bousculé les fonctionnaires. “Il faut voir ce qu’était France Télécom, avant ! Une entreprise paternaliste, où l’on faisait toute sa carrière et où les espaces publics et privés fusionnaient. On y faisait du sport, les jeunes recrues étaient hébergés dans des foyers PTT et l’on comptait de nombreux couples”, raconte Laetitia Pihel, sociologue à l’université de Nantes, spécialiste de cette société. Le malaise actuel, dont témoignent les suicides de salariés (24 en 20 mois), laisse penser que ces bouleversements n’ont pas été assez accompagnés. “Les salariés ne se reconnaissent plus dans le discours de l’entreprise. Les objectifs entrent en contradiction avec leurs notions de qualité du service, ou de conscience professionnelle. Cela crée un vrai malaise”, analyse Laetitia Pihel. Si France Télécom reste une entreprise peuplée de fonctionnaires, elle a peut-être voulu s’affranchir trop vite de son passé.
Jessica Gourdon
Dates-clés
1990 : La loi Quilès crée l’exploitant public France Télécom
1996 : France Télécom devient une société anonyme à capitaux publics
1997: Ouverture du capital
1998 : Ouverture du marché des télécommunications à la concurrence
2004 : L’État devient un actionnaire minoritaire.
IMPRIMERIE NATIONALE
Des restructurations dans un chaudron syndical
Les effectifs de l’entreprise ont fondu dans un contexte de déclin de l’activité.
L’Imprimerie nationale, ancienne manufacture royale cinq fois centenaire, a bien changé. En 1993, elle était une direction du ministère chargé de l’Industrie. Elle employait 2 000 personnes, en écrasante majorité fonctionnaires ou ouvriers d’État. Seize ans plus tard, cette même institution est une société anonyme de 540 personnes, dont plus des deux tiers (297) sont sous contrats privés. Autour de la société-mère détenue par l’État gravitent une dizaine de filiales détenues en partie par des fonds d’investissements. Le changement de statut, en 1994, a été source d’inquiétudes pour de nombreux salariés. “Cela a été vécu douloureusement, il y a eu beaucoup d’interrogations”, se souvient Serge Fressier, le directeur des ressources humaines.
Société anonyme
À l’époque, l’organisation interne est revue, avec la mise en place d’instances issues du privé, comme les délégués du personnel ou le comité d’établissement. La direction s’efforce de maintenir une cohésion d’ensemble en faisant participer les fonctionnaires aux nouvelles instances et en négociant des accords communs aux deux catégories de personnels. Dans le même temps, le statut des ouvriers d’État, qui forment le gros des troupes de l’Imprimerie, est réformé. “C’était un exercice assez difficile. Nous avons dû dépoussiérer certaines règles, notamment celles qui concernent l’avancement à l’ancienneté, afin de les rendre compatibles avec celles des salariés contractuels”, affirme Serge Fressier. Le problème, c’est que tous ces bouleversements se déroulent dans un contexte de déclin de cette industrie manufacturière, générant de lourdes pertes.
Avec l’ouverture à la concurrence, l’Imprimerie voit s’envoler plusieurs de ses marchés, dont celui de l’impression des Pages jaunes. Résultat : plusieurs sites sont vendus (Bondoufle, Schiltigheim, jusqu’à la cession “bradée” de son siège rue de la Convention, à Paris) et les plans sociaux se multiplient. Près de 1 000 emplois sont supprimés entre 2003 et 2008, provoquant des conflits sociaux très douloureux. Le dernier épisode, en réaction à la vente de l’usine de Choisy-le-Roi, s’est traduit par une grève de cinq semaines et… la séquestration du médiateur envoyé par Bercy.
Dans cette ambiance explosive, la direction des ressources humaines s’est focalisée sur la négociation des plans sociaux et le reclassement des travailleurs. Toutefois, depuis deux ans, elle essaie de voir au-delà . L’entretien professionnel annuel vient d’être mis en place pour tous ses salariés, de même que l’octroi d’une part variable aux cadres. Un accord sur la continuité du service a été signé en 2009 et une gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences se dessine. Mais, au moment où une information judiciaire vient d’être ouverte par le parquet de Paris pour soupçons de corruption dans l’attribution de marchés à l’étranger, l’Imprimerie nationale préfère ne pas brusquer les choses.
Jessica Gourdon
Dates-clés
1994 : L’Imprimerie devient une société anonyme, dont le capital est détenu par l’État
2003 : Vente du siège de la rue de la Convention au groupe américain Carlyle
2005 : Vente des sites de Bondoufle et Schiltigheim. Acquisition d’une nouvelle usine à Choisy-le-Roi
2008 : L’usine de Choisy-le-Roi est vendue.


















