02/03/2010
Conditions de travail

Le télétravail en questions

À peine 1 % des fonctionnaires sont concernés par le télétravail, cet avantage étant souvent considéré comme un “fait du prince”. Les freins sont aussi bien juridiques que culturels.


Quel est l’état des lieux ?

Le télétravail n’est pas interdit dans la fonction publique. Pourtant, il reste très peu utilisé. L’administration est très en retard sur les entreprises privées françaises, elles-mêmes à la traîne par rapport à d’autres pays. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : on compte au total 7 % de télétravailleurs en France, contre 13 % en Europe. Quant à la fonction publique, le Conseil d’analyse stratégique (CAS) avance, dans un rapport de fin novembre, le chiffre non actualisé de 1 % de fonctionnaires télétravailleurs.
Aux États-Unis, ce mode d’organisation concerne 7 % du personnel des agences fédérales, tandis que l’Espagne a lancé un plan d’action afin de passer à 10 % de fonctionnaires télétravailleurs. Certes, en France, quelques expérimentations existent, mais la question est le plus souvent réglée au cas par cas. Du coup, l’aspect “excessivement personnalisé” de cet avantage le transforme “en fait du prince” attribué par un chef de service “au profit de ses protégés”, note le CAS. Qui rappelle au passage que la fonction publique constitue le plus gros gisement potentiel de télétravailleurs, dans la mesure où la part de cadres – personnel le plus adapté à ce mode d’organisation – est deux fois supérieure à celle du privé (29,6 % des effectifs contre 14,6 %).

Quels bénéfices ? Quels risques ?

Tous les rapports sur le télétravail soulignent ses effets positifs : hausse de la productivité, diminution du temps de transport et donc de la pollution, flexibilité, responsabilisation des salariés, développement du management par objectifs, meilleure conciliation entre vie professionnelle et familiale, etc. "Évidemment, cela nécessite une forte capacité d’organisation", relève le député UMP de Lozère Pierre Morel A L’Huissier, auteur en 2006 d’un rapport sur le sujet. Les risques sont aussi pointés : stress, mise à l’écart, isolement…
Au total, le Centre d’analyse stratégique considère que les avantages du télétravail sont maximisés lorsqu’il est pratiqué un à deux jours par semaine. Certains syndicats craignent également des possibilités d’abus des employeurs, concernant par exemple l’absence de prise en charge des frais personnels ou le non-respect des horaires de travail. Reste que les télétravailleurs sont en moyenne plus satisfaits que les autres salariés.

Pourquoi ça ne décolle pas ?

Alors que le secteur privé s’est doté depuis 2005 d’un accord national interprofessionnel sur le télétravail et qu’une loi a précisé le cadre juridique l’an passé, l’administration, elle, est restée en dehors de toutes ces discussions. Pour Pierre Morel A L’Huissier, il existe dans la fonction publique un véritable vide juridique qui contribue à “rendre le télétravail clandestin”. C’est pourquoi il compte déposer un amendement faisant figurer cette possibilité dans le statut des agents en l’assortissant de diverses garanties (caractère volontaire et conditions de travail, notamment).
Autre frein : le télétravail souffre d’une mauvaise image. Il est souvent assimilé à une absence et “n’est pas encore accepté comme une forme de travail à part entière”, remarque le député, qui déplore le peu de communication sur le sujet. Le CAS en rajoute une couche : “l’absence de doctrine officielle favorise (…) une forme d’immobilisme : une brochure a été éditée par le ministère de la Fonction publique et faiblement diffusée en 1998 et rien n’a été entrepris depuis”.
Au-delà, d’autres obstacles existent, à commencer par les problèmes techniques : matériel informatique, accès aux logiciels à distance, protection des données, etc. Enfin, les managers ne sont pas toujours préparés à gérer des salariés à distance. Le CAS en a bien conscience : “la fonction publique fait preuve d’une certaine difficulté à adopter la gestion par objectifs, point pourtant fondamental de l’organisation en télétravail”.

Où sont les pionniers ?

Certaines administrations se montrent moins frileuses que les autres. Depuis deux ans, 55 salariés du conseil général du Puy-de-Dôme travaillent de chez eux un ou deux jours par semaine. La possibilité avait été ouverte pour 200 postes sur les 2 500 que compte la collectivité. Le conseil général a dû investir dans un serveur informatique spécifique et évalue les coûts annexes à 6 000 euros annuels.
Au sein de l’État, les pratiques collectives sont très rares. Le ministère de l’Éducation nationale permet à quelques cadres d’exercer à leur domicile et de bénéficier dans ce cas d’un ordinateur et d’une connexion Internet. Le ministère de la Justice a également lancé une expérimentation, avec 11 agents du conseil des prud’hommes qui a donné lieu à un accord signé avec les syndicats. Mais l’opération n’est pas allée plus loin.
Jessica Gourdon

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