02/06/2010
Crise

Les services publics face Ă  la violence

Écoles, transports publics, préfectures… Les administrations sont régulièrement les cibles de violences. Face à ce phénomène, les professionnels préconisent le renforcement du dialogue avec les usagers et une parfaite coordination avec les forces de l’ordre.


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Conducteurs de bus molestés, enseignants insultés, policiers agressés… Les agents publics se retrouvent ces derniers mois aux premières loges des violences dans les quartiers difficiles. Et la crise et le chômage s’installant, le phénomène n’est pas près de s’arrêter.

Le sociologue Laurent Mucchielli, qui travaille depuis dix ans sur la délinquance, décrypte le phénomène. “Dans ces quartiers, une grande partie de la population se sent abandonnée de l’État et victime d’une forme d’injustice et d’oppression, analyse-t-il. Les délinquants s’en prennent d’abord aux représentants de l’État qu’ils perçoivent comme les symboles de cette injustice et non comme des soutiens.”

Aux yeux du sociologue, les délinquants ne sont pas totalement coupés du reste de la population et se sentent d’une certaine manière “légitimés” dans leurs actes par le sentiment général d’exclusion. “Même si leurs actes sont bien sûr condamnés par les habitants”, ajoute-t-il.

Attaquer les services publics est aussi le meilleur moyen d’attirer l’attention des médias, relèvent nombre d’observateurs. “L’agression d’un conducteur de bus sera toujours plus commentée que celle d’un épicier”, relate l’un d’eux. Et les services publics sont généralement placés en centre-ville, ce qui donne plus de visibilité à un tag ou une dégradation.

Pompiers attaqués

Le cas des agressions de pompiers est emblématique de cette violence. Impossible a priori de comprendre pourquoi un pompier a été attaqué début mai à Évry alors qu’il tentait de secourir une femme atteinte d’une crise d’épilepsie. Là encore, les sociologues voient le signe du rejet de l’État et le fait que les délinquants s’attaquent à tout ce qui leur passe sous la main.

Le manque de contacts entre les agents publics et les populations de ces quartiers jouent aussi un rôle négatif. En 2003, Laurent Mucchielli avait travaillé sur ce thème avec des sapeurs-pompiers de la région parisienne. Au terme de son étude, il avait conclu que les soldats du feu gagneraient à se faire connaître des populations des quartiers sensibles en dehors de leurs strictes interventions.

“L’idée n’avait malheureusement pas été suivie d’effets, soupire le sociologue. L’administration s’étant contentée d’ajouter des grilles aux fenêtres des camions.”
Nouer une relation en profondeur avec les populations serait-il le meilleur moyen de faire reculer les violences contre les services publics ?

Beaucoup de spécialistes y croient et citent en exemple la police de proximité qui, après avoir été rejetée par la droite, est aujourd’hui regrettée par des élus de tous bords. Le dispositif a d’ailleurs été en quelque sorte réintroduit via les nouvelles unités territoriales de quartier (Uteq).

Une décision approuvée par Yazid Kherfi, un ancien délinquant devenu consultant, spécialiste en prévention urbaine : “la solution n’est pas d’augmenter le nombre de policiers, il faut favoriser le dialogue.” Et le consultant de s’étonner que les collectivités qui font appel à ses services n’ont, en général, jamais cherché à entrer en contact avec les délinquants avant son intervention.

“Les services de la mairie ont parfaitement identifié les fauteurs de troubles, mais personne n’est allé les voir”, souligne-t-il.
Face Ă  ces situations, Yazid Kherfi propose de renouer les liens entre jeunes et agents publics.

Cela passe par une semaine de “terrain” au cours de laquelle il va à la rencontre des délinquants. “Je vais me balader dans les cages d’escalier après 22 heures ou la nuit, à des moments où aucun fonctionnaire ne se promène dans ces coins”, expose-t-il. Il établit ensuite un diagnostic, puis en tire une série de préconisations.

En cas de tensions graves entre jeunes et policiers, il propose d’organiser des débats entre les deux groupes. Des moments où le ton monte, mais qui permettent à chacun de vider son sac. “D’anciennes affaires remontent en général à la surface dans lesquelles les jeunes estiment avoir été victimes d’injustices”, relate le consultant.

À l’issue des échanges, un repas aide à faire redescendre la pression. “Surtout, policiers et jeunes se sont vus et se reconnaîtront désormais, ce qui change beaucoup de choses”, soutient Yazid Kherfi, tout en se gardant des solutions miracles.

Formation des policiers

Les rencontres entre policiers et jeunes dans les quartiers sensibles seraient d’autant plus déterminantes, à entendre nombre de spécialistes, que les policiers travaillant dans ces quartiers connaissent mal leur environnement.

“Il y a beaucoup de fonctionnaires tout juste sortis de l’école et venus de province, note un observateur, ce qui ne facilite rien.” Une thèse rejetée du côté de la place Beauvau. “Tous nos agents sont formés et capables de faire face aux situations les plus difficiles”, affirme Philippe Zanardi, directeur de la formation à la police nationale.

Une fois que le policier sait où il est affecté, il reçoit une formation d’un mois adaptée à son futur lieu de travail. Un stage “intervention dans les quartiers difficiles” a été spécialement conçu et la police nationale se targue de proposer des modules sur mesure en fonction des demandes des directions départementales.

Afin d’être au plus proche des besoins, la direction de la formation a adopté une organisation largement décentralisée. Les formateurs, quant à eux, reprennent des fonctions opérationnelles tous les cinq ans au moins, afin de ne pas perdre de vue les réalités du terrain.

Au total, à en croire le ministère de l’Intérieur, la police nationale ne mégote pas sur la formation continue et les entraînements. “C’est au choix du directeur départemental de savoir s’il veut développer une politique de formation intensive”, poursuit Philippe Zanardi. Seul problème, les effectifs ne permettent pas toujours une telle politique.

Enrichir l’expertise des policiers face à la violence dans les quartiers sensibles est pourtant cruciale, tant cette expertise sert ensuite les autres administrations. Face aux violences dont sont victimes les services publics, la règle d’or est en effet la création de partenariats entre forces de l’ordre et les administrations touchées.

“C’est la meilleure solution pour endiguer les violences”, martèle Philippe Prunier, directeur territorial de la sécurité de proximité à la préfecture dela Seine-Saint-Denis.
La coopération entre les services de sécurité et les autres administrations se déclinent en gros selon trois niveaux.

Primo, en cas d’urgence, les fonctionnaires victimes d’une agression appellent le “17” et les forces de l’ordre interviennent. Deuxième niveau : une convention en bonne et due forme est signée entre la police et le service public. C’est ce qui existe entre La Poste et le ministère de l’Intérieur, où un accord national encadre des conventions locales établies au niveau de chaque préfecture.

Des documents qui passent en revue l’ensemble des dispositifs de sécurité relatifs aux bureaux de postes, tels que l’utilisation des images de télésurveillance ou les formations des agents à la gestion des violences. En région parisienne, la multiplication des attaques de distributeur de billets à l’explosif après le passage des convoyeurs de fonds rendent ces dispositifs particulièrement nécessaires.

 


Caillassages

Troisième niveau de partenariat entre les forces de l’ordre et les autres administrations : les conseils sur l’aménagement des services publics pour en optimiser la sécurité. “Il arrive que les collectivités locales nous consultent à ce sujet”, souligne Laurent Dufour, directeur départemental de la sécurité publique des Deux-Sèvres.

Installation de caméras de surveillance, éclairage des lieux sombres, fenêtres renforcées… Les moyens de préserver la sécurité des fonctionnaires et des bâtiments publics sont multiples. “Au guichet, il y a un compromis à trouver entre la distance de sécurité et la proximité apte à assurer une relation cordiale avec l’usager”, souligne un policier.

Des conseils qui imposent parfois des réaménagements ou l’installation de nouveaux équipements.
En termes de partenariats, les transports publics d’Île-de-France ont fait l’objet d’un traitement particulier au cours des dernières décennies. Et pour cause, ils sont les derniers services publics à pénétrer certains quartiers.

Les bus, en particulier, constituent des cibles idéales et faciles. En réaction, depuis 1983, la RATP s’est dotée de son propre service de sécurité – le Groupe de protection et de sécurisation des réseaux (GPSR) –, qui est passé de 400 à 1 000 personnes en dix-sept ans.

L’entreprise publique s’est également munie d’un parc de 17 700 caméras de surveillance : chaque bus en contient entre une et cinq et les stations en comptent plus de 8 200. En cas de problème, les conducteurs de bus disposent en outre d’une pédale d’alarme qui entraîne l’arrivée d’une équipe de sécurité en moins de dix minutes dans 80 % des cas, selon la RATP.

Brigade équestre

Mais les caillassages de véhicules, qui ont sensiblement augmenté depuis 2005, compliquent la tâche de l’entreprise publique. L’action du GPSR est en effet censée se cantonner à l’intérieur des transports. La coopération avec la police se révèle alors nécessaire.

Jean-Claude Rousselle, directeur du département de la sécurité de la RATP, explique : “Face à des caillassages répétés, nous renforçons les liens avec la police des transports tant en matière d’échange d’information que de coordination des actions.”

Parfois, une voiture de CRS suit le bus sur l’ensemble du parcours ou sur un tronçon déterminé. Ou encore, des véhicules de police sont placés dans des lieux stratégiques pour dissuader les délinquants. La police régionale des transports, forte de 1 300 fonctionnaires, prête main forte à la RATP.

Une police qui profite de locaux et d’un budget de fonctionnement financés par la RATP et la SNCF. “Les jets de projectiles sur les bus demeurent un phénomène limité, nuance toutefois Serge Rivayrand, le sous-directeur régional de la police des transports, puisque cela représente moins de 100 faits de délinquance par mois sur un total moyen de 4 500.”

La centralisation et le traitement des informations, enfin, sont deux éléments stratégiques de la lutte contre les violences à l’encontre des services publics. “Nous rassemblons les données au niveau régional pour coordonner les interventions”, relate Serge Rivayrand qui cite l’exemple d’une hausse soudaine du nombre de vols à la tire, liés à la mode des smartphones.

De même, Philippe Prunier, le directeur territorial de la sécurité de proximité de la Préfecture de police reçoit tous les jours une fiche détaillée des incidents de la journée. “Cela permet d’adapter les réponses en fonction des besoins, assure-t-il, et de savoir si nous privilégions des dispositifs d’ordre public ou d’ordre judiciaire.”

Exemple inattendu : en cas de manifestations qui s’annoncent mouvementées aux alentours d’infrastructures publiques, la “PP” n’hésite pas à dépêcher sa brigade équestre. “Les déplacements des policiers sont facilités, explique Philippe Prunier, et la présence de chevaux crée une animation qui a tendance à calmer les esprits.” À croire que, contre la violence, il est parfois conseillé d’administrer un remède de cheval.
Laurent Fargues

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