18/01/2010
Affaires étrangères

Action culturelle : les grands travaux de Kouchner

Le ministère des Affaires étrangères veut transformer son réseau de coopération universitaire et culturelle en créant deux nouveaux établissements publics. Face à la contestation, Bernard Kouchner a dû reculer sur une partie de son projet.


En matière de politique culturelle et universitaire, le ministère des Affaires étrangères est un poids lourd : 192 millions d’euros de budget, 135 instituts organisant des évènements et accueillant le public, 170 services de coopération et d’action culturelle dans les ambassades, 30 centres pour les études en France, 26 laboratoires de recherche basés à l’étranger. La liste est longue. L’ensemble emploie environ 7 900 agents, dont de nombreux recrutés localement.
Pour autant, l’organisation de cette “diplomatie d’influence” n’a cessé d’être raillée. En cause : sa lourdeur, ses doublons et son manque d’efficacité. Des défauts d’autant plus visibles que le dispositif français subit la concurrence des British Council britanniques ou des Instituts Cervantes espagnols, dont la performance est unanimement reconnue. Bref, la réforme du réseau, annoncée pour cette année, est attendue depuis des lustres.
La première étape est prudente : elle consiste à créer deux établissements publics à caractère industriel et commercial (Epic), au travers d’un projet de loi en cours d’examen. Le premier organisme sera issu de CulturesFrance, l’opérateur du ministère pour la promotion de la culture française à l’étranger, aujourd’hui sous forme associative. Le second réunira CampusFrance (structure de promotion de l’enseignement supérieur français, qui organise la venue d’étudiants étrangers en France), Egide (l’“agence de voyage” du Quai d’Orsay) et France Coopération Internationale (l’organe de soutien de l’expertise française). Le nouvel établissement doit prendre le nom d’Agence française pour l’expertise et la mobilité internationales (Afemi).

Une gestion plus souple

Un bouleversement ? En fait, Bernard Kouchner aurait souhaité aller plus loin. Son ambition initiale était de raccrocher CampusFrance à CulturesFrance, afin de créer un vrai poids lourd de la culture sous toutes ses formes. Mais, face au lobbying de Valérie Pécresse auprès de Matignon, il a dû reculer. La ministre de l’Enseignement supérieur craignait de perdre tout contrôle sur le nouvel opérateur.
Quoi qu’il en soit, la réforme devrait permettre une gestion plus souple des deux organismes. “Les établissements seront beaucoup plus réactifs et compétitifs et auront bien plus de marges de manoeuvre pour développer des cofinancements avec le secteur privé, les collectivités, l’Union européenne”, assure Stéphane Romatet, directeur général de l’administration du ministère. “Aujourd’hui, nous buttons en permanence sur des questions d’organisation et de dispersion de nos moyens.”
La seconde étape, également programmée pour 2010, est plus ambitieuse. Elle consiste à fusionner, partout où cela est possible, les instituts (établissements autonomes financièrement, dont le nom varie selon les pays) et les services culturels des ambassades. Ces nouvelles structures, responsables de leurs budgets, seront dotées d’une même “marque”, d’une charte graphique commune, et leur fonctionnement sera normalisé. Plusieurs noms circulent déjà pour baptiser ces nouvelles entités : du très sobre “Institut Français” à ceux d’“Instituts Victor Hugo” ou “Albert Camus”. Réorganisation oblige, des postes doublons seront supprimés. Ce qui ne manque pas d’inquiéter certains syndicats, qui craignent que les 3 500 recrutés locaux servent de variables d’ajustement.
Mais la réforme ne s’arrête pas là. Et c’est la dernière phase qui apparaît comme la plus polémique. D’ici trois ans – et non plus en 2010, comme le prévoyait le projet initial –, Bernard Kouchner souhaite rattacher les centres culturels fusionnés à la nouvelle agence issue de CulturesFrance. C’est-à-dire les faire sortir du giron de l’administration stricto sensu, pour les placer sous la coupe de l’établissement public. “Je suis personnellement favorable à cette évolution, qui n’est toutefois, compte tenu des conséquences administratives et financières, envisageable qu’à terme”, explique le ministre, dans une lettre adressée fin octobre aux agents du Quai d’Orsay.

Opposition interne

Si les difficultés techniques liées à ce rattachement sont réelles, c’est surtout l’opposition interne qui a contraint le ministre à revoir son calendrier. De nombreux ambassadeurs n’ont pas vu d’un bon œil la dépossession d’un de leurs champs d’actions et en ont fait part à l’Élysée. Le conseiller diplomatique de la maison, Jean-David Levitte, leur a prêté une oreille attentive, lui qui a été à la tête de la direction des relations culturelles, scientifiques et de la coopération au Quai. “Nous étudions désormais un modus operandi, qui permettra aux ambassadeurs de garder une autorité de coordination et d’impulsion sur l’action culturelle”, tranche Stéphane Romatet.
Quelques syndicats des personnels se montrent également très réticents à la troisième étape du projet Kouchner. “Le pire est évité pour l’instant”, écrit le secrétaire général de la CFDT du ministère, Jean-Pierre Farjon. De fait, l’évolution envisagée laisse planer le doute sur le statut des agents rattachés à CulturesFrance. Bénéficieront-ils toujours du statut de fonctionnaires ? C’est pour éviter cette ambiguïté que la CFDT appelle toujours à la constitution d’un établissement public administratif, et non d’un Epic, dont la prétendue “souplesse” servirait avant tout à “licencier plus facilement”.
Certains agents craignent que le rattachement à un établissement de type Epic ne dénature l’action culturelle à l’étranger. “L’agence issue de CulturesFrance sera dans une logique de rentabilité et d’appui des industries culturelles françaises à l’étranger, alors que défendre l’avant-garde artistique n’est jamais rentable”, dénonce Daniel Vazeille, représentant de la CGT, qui redoute la “privatisation” du réseau. Le dernier palier de la réforme ne se réalisera, dans trois ans, que si le bilan des deux premières étapes est concluant. D’ici là, tout devient possible.

Jessica Gourdon

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