05/06/2010
Urgence

Comment l’école gère la tension

Muscler la formation des enseignants et mettre des équipes spécialisées à la disposition des établissements subissant des flambées de violence. Tels sont les deux axes du ministère de l’Éducation pour lutter contre la violence à l’école.


En baisse ou en hausse, la violence à l’école ? La réponse à cette question est loin d’être tranchée parmi les spécialistes. Pour la bonne raison que les données manquent cruellement en la matière. Ce n’est pas un hasard si la première orientation issue des états généraux de la sécurité à l’école concerne… la mesure de la violence dans les établissements scolaires ! "Nous n’avons pas d’indicateurs réellement fiables", assure Éric Debarbieux, spécialiste internationalement reconnu de la question et président du Conseil scientifique des états généraux.

Les modes de recueil des données n’ont cessé de changer depuis le début des années 1990. Entre 2000 et 2007, un système relativement exhaustif permettait à chaque chef d’établissement de juger le climat de son école et de renseigner une base de données nationale. "Malheureusement, des journalistes du Point se sont procuré ces données et ont publié le classement des établissements les plus dangereux, soupire Éric Debarbieux. Du coup, les proviseurs ont décidé de boycotter le logiciel."

Phénomène collectif

Depuis, un échantillon d’établissements est consulté, année après année mais, là encore, les résultats dépendent de la bonne volonté et de la sensibilité des proviseurs aux problèmes de violence. Sans compter que les phénomènes de racket ou d’agressions entre élèves passent largement entre les mailles du filet.

Un ridicule 0,01 % des élèves serait victime de racket selon les déclarations des proviseurs, contre 6,5 % en prenant en compte les déclarations des élèves. Afin de mieux prendre le pouls de ces derniers, le ministère va donc lancer une enquête nationale de "victimation" (néologisme désignant le fait de subir une atteinte, matérielle, corporelle ou psychique et d’en être conscient) auprès de 25 000 d’entre eux à partir de 2011.

Éric Debarbieux, qui mène études qualitatives et quantitatives de longue date sur le thème de la violence à l’école, se hasarde à deux conclusions majeures. "D’abord, dans les établissements où la violence augmente – soit environ 10 % de l’ensemble –, la violence est une œuvre de plus en plus collective, analyse-t-il. Second enseignement : elle se tourne de plus en plus vers les personnels."

Deux indicateurs illustrent ces tendances. Le nombre d’élèves disant avoir racketté un camarade est passé de 4 % à 8 % depuis la fin des années 1990. En clair, les racketteurs agissent à plusieurs. Deuxième chiffre alarmant : le nombre des actes de violence contre les enseignants a bondi de 25 % entre 2002 et 2005.

Face à ce phénomène, pas de solution miracle, assurent les experts. Et les remèdes musclés ont peu d’effets. "La plupart des actes violents se situent au cœur de la relation pédagogique", commente Éric Debarbieux. En clair, inutile de transformer les collèges en bunkers pour faire reculer la violence, mieux vaut se concentrer sur la formation des enseignants.

Formation des enseignants

Plusieurs études ont montré que les professeurs réellement formés à la gestion des conflits ont deux fois moins de problèmes. Éric Debarbieux enfonce le clou : "Il est incroyable que le moindre cadre du privé reçoive une formation à la gestion de groupe ou que toutes les hôtesses de l’air apprennent à gérer le stress des passagers et qu’un professeur qui va passer l’ensemble de sa vie professionnelle devant une classe ne soit jamais sensibilisé aux rudiments en la matière !"

Suivant ce conseil, les états généraux de la sécurité à l’école ont préconisé une nouvelle politique de formation des professeurs. À terme, les postulants au concours d’enseignant devront avoir validé des modules de formation à la gestion des conflits, à la prévention de la violence et à la tenue de classe. Idéalement, un module de vingt heures chaque année jusqu’au master ou au moins quarante heures avant de passer le concours.

Les enseignants en poste dans les établissements les plus exposés se voyant proposer des formations en fonction des besoins. À condition bien sûr que la volonté gouvernementale ne faiblisse pas dans les années à venir.

Équipes mobiles de sécurité

En attendant que ces mesures prennent effet, le ministère a mis en place depuis le début de l’année une solution plus immédiate : les équipes mobiles de sécurité (EMS). De quoi s’agit-il ? De groupes d’environ 5 professionnels venant en appui d’un établissement subissant une montée de violence. Deux types d’équipes existent : le module éducatif, d’une part, composé de conseillers d’éducation, d’enseignants et de psychologues ; le module de sécurité, d’autre part, composé de policiers retraités, d’assistants d’éducation et d’animateurs de quartiers.

La première équipe de ce type a été créée dans l’académie de Créteil. "L’objectif n’est pas d’envoyer des gros bras, explique Bernard Claux, l’inspecteur "vie scolaire" de l’académie, mais d’aider les équipes pédagogiques à faire redescendre la pression en cas d’incidents graves ou répétitifs en leur mettant à disposition pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, des professionnels."

Selon les académies, les équipes mobiles de sécurité comptent entre 5 et une cinquantaine de postes. En cas de problèmes importants, les deux types d’équipes, pédagogique et sécurité, peuvent être mobilisés dans un même établissement. "L’équipe pédagogique ayant vocation à instiller une réflexion sur la meilleure manière d’améliorer le climat, poursuit Bernard Claux, mais le chef d’établissement reste le maître à bord et en aucun cas les EMS ne donnent des leçons à l’équipe en place."

Diagnostic des bâtiments

Parallèlement, chaque rectorat s’est doté au cours des derniers mois d’un responsable de la sécurité, chargé entre autres de coordonner ces nouvelles équipes et de les répartir au mieux entre les établissements. Ils sont aussi les premiers correspondants des forces de l’ordre dans les académies. "Nous sommes en relation avec les policiers et gendarmes référents des établissements que les proviseurs appellent en cas de problème", explique Henri Niederoest, conseiller "vie scolaire" de l’académie d’Aix-Marseille.

Autre mission de ces nouveaux responsables : les diagnostics sécurité des établissements. "Tous les établissements sont inspectés par les équipes mobiles de sécurité, relate Thierry Laumonerie, chef des EMS d’Aix-Marseille, afin de voir comment sont gérés les flux d’élèves ou de vérifier la qualité des portails." En concertation, les experts proposent ensuite une série de préconisations.

Mais, quand il y a des travaux importants à réaliser, le chef d’établissement n’est pas le seul décideur. Il doit en référer au rectorat, voire aux élus locaux. La lutte contre la violence à l’école demande la mobilisation de toutes les administrations, collectivités comprises.
Laurent Fargues

Une formation pour les proviseurs
Les plus haut placés dans la hiérarchie ont été les premiers servis sur le plan des formations à la lutte contre la violence à l’école. Une aberration ? Non, à en croire les rectorats, étant donné que les nouveaux formés ont vocation à diffuser leurs connaissances auprès des autres personnels enseignants et administratifs.
C’est pourquoi les équipes académiques de sécurité ont déjà reçu des formations de quatre jours environ sur la gestion de crise ou du stress. La plupart des chefs d’établissement devraient avoir suivi une formation du même type d’ici l’été 2011.
Les équipes d’enseignants des établissements les plus exposés pourront, quant à elles, recevoir des formations de trois jours en fonction des demandes dans le courant de l’année scolaire prochaine. Autant d’occasions de rencontrer et de renforcer les partenariats avec les policiers et magistrats.

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