La grosse dette qui monte, qui monte

La relance budgétaire face à la crise risque de plomber durablement les comptes publics. À titre de comparaison, la récession de 1993 avait abouti à un bond de 20 points de la dette publique entre 1992 et 1997. Pour un recul de l’activité d’un peu plus de 1 % à l’époque, contre 3 % annoncés aujourd’hui.
Une démonstration lumineuse avec des mots pesés. Comme à son habitude, Philippe Séguin, Premier président de la Cour des comptes, est allé droit au but. Début mai, à Bercy, devant un parterre de hauts fonctionnaires et d’étudiants, il a livré son diagnostic sur l’état des finances publiques*. La France a abordé la crise comme "un marathonien lesté d’un sac de pierres", a-t-il assuré. L’endettement public s’élevait à 68 % du PIB en 2008 et il est à craindre une hausse vertigineuse dans les prochaines années. À titre de comparaison, le Premier président de la Cour des comptes a rappelé que la récession de 1993 avait abouti à un bond de 20 points de la dette publique entre 1992 et 1997. Pour un recul de l’activité d’un peu plus de 1 % à l’époque, contre 3 % annoncés aujourd’hui par l’Insee pour 2009. "Je vous laisse imaginer ce qui pourrait nous attendre", a conclu Philippe Séguin.
En clair, la relance budgétaire et les dispositifs de soutien aux banques risquent de plomber durablement les comptes publics. D’autant que l’Insee et Eurostat – l’organisme statistique de l’Union européenne – ont décidé de comptabiliser dans la dette publique les émissions de la Société de financement de l’économie française (Sfef), qui aide les banques à emprunter sur les marchés financiers avec la garantie de l’État. Du coup, à droite comme à gauche, les parlementaires spécialistes des questions budgétaires sont de plus en plus nombreux à estimer qu’une hausse des prélèvements obligatoires sera incontournable. Gilles Carrez, député UMP, est de ceux-là  : "Nous n’éviterons pas l’augmentation des impôts, notamment celle de la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS)." Même si le parlementaire reconnaît qu’"en période de crise, ce genre d’ajustement n’est pas facile".
Dépenses sociales
Pas question d’augmenter la pression fiscale, répond le gouvernement, arguant que la solution à la dette se trouve plutôt du côté de la réduction des dépenses. Seul problème, la Révision générale des politiques publiques (RGPP), qui vise notamment cet objectif, "ne porte que sur une toute petite partie de la dépense publique", selon les mots de Gilles Carrez, membre du comité de suivi de la RGPP, qui ajoute que "ce serait tellement simple si on pouvait maîtriser la dépense publique en ne remplaçant pas un fonctionnaire sur deux partant à la retraite". Non, le plus gros de la dépense se situe au niveau des prestations sociales et des dépenses d’intervention de l’État, domaines sur lesquels la RGPP a calé après l’épisode de la carte famille nombreuse. Une question toujours en ligne de mire ? Le Premier ministre, François Fillon, a déclaré mi-mai dans Le Figaro que le gouvernement comptait "approfondir l’analyse des dépenses sociales" avant l’annonce de nouvelles mesures cet été.
Pour autant, du côté des gestionnaires de la dette, l’ambiance est plutôt à la sérénité. La France n’a aucun mal à trouver des investisseurs pour emprunter quelque 15 milliards d’euros par mois. Le placement serait même très recherché en ces temps de déconfiture boursière. Le 14 mai, l’Hexagone a émis 3,5 milliards d’euros d’emprunts à trois mois au taux historiquement bas de 0,66 % et, depuis janvier, les emprunts à moyen et long terme se négocient aux alentours de 3 %, contre une moyenne de 4 % au cours des dix années précédentes. Le programme de financement de l’État à moyen et long terme de l’année 2009 est prévu à hauteur de 155 milliards d’euros, contre 128,5 milliards en 2008 et 97,5 milliards en 2007.
Même son de cloche du côté de la Cades, l’organisme qui gère une partie de la dette de la Sécurité sociale. "Une récession de 3 % diminuerait les ressources de la Cades liées à la CRDS au pire de 240 millions d’euros, explique Patrice Ract Madoux, le président de la Cades. Or étant donné la baisse des taux d’intérêt, nous compenserons facilement un tel montant sur l’ensemble de nos émissions." Le haut fonctionnaire est d’autant plus confiant que la loi garantit désormais que tout transfert supplémentaire de la dette de la Sécu à la Cades soit compensé par une hausse correspondante de ses recettes. Autrement dit, le creusement du déficit de la Sécu est alarmant, mais la gestion de sa dette est quasiment un long fleuve tranquille.
Philippe Séguin pècherait-il par pessimisme lorsqu’il en arrive "à douter que les créanciers nous fassent la même confiance éternellement" ? Réponse dans quelques années. Ou quelques mois.
Laurent Fargues



















