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15/06/2009

Ces énarques venus d’ailleurs

L’École nationale d’administration accueille, bon an mal an, quelques dizaines d’étudiants étrangers. Ceux-ci effectuent soit le cycle court de neuf mois, soit le cycle long de dix-huit mois. Comment sont-ils recrutés ? Que font-ils après ? Comment entretiennent-ils leurs relations ? Enquête.


De 1949 à 2008, l’École nationale d’administration (ENA) a formé 2 845 élèves étrangers : 1 190 Européens (dont 372 Allemands), 447 issus du continent américain, 446 venant d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (dont 199 Marocains), 400 Asiatiques (dont 118 Japonais) et 362 Africains (dont 56 Camerounais). Cette année encore, ce sont environ 40 étrangers qui ont intégré la prestigieuse école de Strasbourg. "Le recrutement des élèves étrangers est un processus long et assez lourd", explique Philippe Bastelica, directeur des relations internationales de l’ENA.

Présélection
Comment la sélection se déroule-t-elle ? S’appuyant sur le réseau diplomatique français, l’école fait parvenir aux ambassadeurs un courrier leur demandant de procéder au recrutement d’élèves potentiels et de s’impliquer personnellement dans la sélection des candidats. Le courrier contient les dossiers d’inscription et les tests de présélection que les candidats devront passer sur place. Les diplomates ont toute latitude, avec le gouvernement local, pour déterminer l’aptitude des candidats et les sélectionner. Beaucoup d’ambassadeurs choisissent d’organiser des concours auxquels se présentent des candidats libres ou bien déjà choisis. "Tout dépend du pays", explique Philippe Bastelica.

Il n’est pas rare que certains pays présélectionnent des candidats sur des critères drastiques. C’est le cas des États-Unis et de la Chine. Le département d’État américain, équivalent d’un ministère des Affaires étrangères, ne désigne qu’un seul candidat par an et les Chinois établissent un tri extrêmement rigoureux parmi les multiples dossiers qu’ils reçoivent. "Si les candidatures étaient libres, la direction des relations internationales de l’ENA devrait traiter au moins 5 000 dossiers, rien que pour la Chine. Or nous ne possédons pas les capacités humaines et techniques nécessaires à la réalisation d’un tel travail", concède Philippe Bastelica.

Niveau exigeant
Avec le souci permanent que les personnes formées deviennent des hauts fonctionnaires dans leur pays d’origine ou dans les organisations internationales, l’ENA procède, après les examens écrits et oraux, à la sélection définitive des candidats. Sur les milliers qui avaient postulé, ils ne sont plus qu’environ 400 en lice. Leurs dossiers parviennent à la direction des relations internationales de l’ENA. Tous passent un second entretien, avec le directeur de l’école, le directeur des relations internationales ou le directeur des stages.

Parfois, l’école recourt à la vidéoconférence. Le compte-rendu des entretiens est soumis au comité de sélection qui, à la mi-juin, arrête la liste des admis, environ une vingtaine par promotion. Comme les candidats retenus partageront la scolarité avec des élèves français, il est "nécessaire d’avoir un niveau comparable", certifie le directeur des relations internationales, avant d’ajouter : "On veut des gens charpentés." L’homogénéité des élèves, qu’ils soient cubains, chinois, sénégalais, russes ou mexicains, est cruciale.

Après la scolarité, beaucoup repartent dans leur pays d’origine pour y faire carrière. D’autres décident de rester en France, mais ils ne sont qu’une poignée. En effet, il leur est difficile d’être titularisés1. Et s’ils œuvrent au sein de la fonction publique française, c’est quasiment toujours sous le régime contractuel. Exemple : une ancienne élève avait, à l’issue de sa scolarité, intégré un cabinet de consultants. Pour le compte de ce cabinet, elle a réalisé une mission auprès du ministère de l’Économie concernant la mise en place de la Lolf. Elle a ensuite démissionné du cabinet de consultants et a été embauchée par l’inspection des finances comme contractuelle.

Confédération des anciens
Il arrive néanmoins que quelques anciens élèves, devenus fonctionnaires dans leur pays, reviennent en France. Au premier rang desquels ceux qui sont devenus diplomates. "Contrairement aux Français, nous n’avons pas besoin de ce diplôme pour grimper dans la hiérarchie. L’ENA est un plus", indique Benoît-Jean Bernard, diplomate canadien passé par l’ENA (promotion Montaigne, en 1988) et responsable du bureau du Québec à Mumbai (Inde).

Presque tous les anciens élèves étrangers sont adhérents de l’Association des anciens élèves de l’ENA et de l’association des anciens énarques de leur pays. Une confédération rassemble les 26 associations internationales existant à ce jour. Des colloques, déjeuners, dîners et séminaires réguliers permettent de resserrer des liens. "Je me souviens d’une rencontre entre un Argentin et un Britannique juste après la guerre des Malouines", se souvient Benoît-Jean Bernard, président de la confédération. Il espère bien, avant d’en quitter la présidence en juin 2009, créer une association en Inde.

Christophe Soulard-Coutand

 

Dix ambassadeurs à Paris

Pas moins de dix anciens élèves étrangers de l’ENA sont revenus en France comme ambassadeurs. Ci-dessous, leurs noms et la date de leur prise de fonction.
- Reinhard Schäfers (Allemagne, 2008)
- Quan Kong (Chine, 2008)
- Pavel Fischer (République tchèque, 2003)
- Mamuka Kudava (Géorgie, 2007)
- Radnaabazar Altangerel (Mongolie, 2007)
- David Alexander Ritchie (Australie, 2008)
- Jean Pastorelli (Monaco, 2008)
- Burhan Gafoor (Singapour, 2007)
- Baba Ould Sidi (Mauritanie, 2006)
- Sally Mansfield, déléguée permanente de l’Australie auprès de l’Unesco (2007)

Portraits :

Mamuka Kudava, ambassadeur de Géorgie en France

Diplômé de mathématiques et d’administration publique (à Tbilissi), de politique internationale (à Bruxelles) et d’Harvard, Mamuka Kudava intègre l’ENA en 2004 pour y effectuer un cycle court. À ce titre, il effectue un stage à l’ambassade de France au Cameroun, dont il "garde un excellent souvenir". Cette formation de neuf mois a été "positive sur tous les plans", explique-t-il, soulignant que le fait pour les étrangers de ne pas être soumis à un classement et à l’esprit de compétition lui a permis de tisser un bon réseau d’amis. "Des relations personnelles qui permettent de mettre de l’huile dans les relations administratives entre la France et la Géorgie", complète l’actuel ambassadeur de Géorgie en France. Et quand l’heure aura sonné de retourner à Tbilissi, Mamuka Kudava entend bien concourir à maintenir son pays parmi les premiers "États réformateurs"2 du monde.

Martin Slabenak, conseiller juridique à la Société générale

Étudiant tchèque en droit à Brno, Martin Slabenak est l’un des deux Tchèques à avoir été retenus parmi des dizaines de candidats de ce pays en 2003. Après sa formation à Strasbourg, il a intégré, comme contractuel, le ministère de la Défense, en qualité de chargé de mission auprès de la directrice des affaires juridiques. "Trois jours après mon arrivée, j’allais défendre un projet de loi devant le Conseil d’État", se remémore-t-il. Il a également participé à la création de l’établissement public d’insertion de la défense (EPID). Mais, sa nationalité tchèque lui interdisant d’intégrer la fonction publique française et lui fermant des perspectives de carrière, il décide de rejoindre le secteur privé en 2008. Il est entré à la Société générale. "Cela tombait bien, parce que je voulais également travailler à l’international", ajoute-t-il. Aujourd’hui, en tant que legal advisor (conseiller juridique) à la direction des services financiers spécialisés, il peut se déplacer dans les 150 filiales de la banque présentes dans 46 pays.

Amadou Lamine Sy, conseiller à la délégation à la réforme de l’État au Sénégal

Cadre à la direction du commerce intérieur (ministère du Commerce) au Sénégal depuis 1987, Amadou Lamine Sy voulait faire l’ENA pour avoir une ouverture sur l’extérieur et relancer sa carrière. "J’ai passé un concours organisé dans mon pays et j’ai effectué le cycle long entre 2001 et 2003." À son retour au Sénégal, Amadou Sy réintègre l’administration. Il devient directeur adjoint au ministère des Petites et Moyennes Entreprises, avant d’intégrer le cabinet du ministre. Depuis 2005, il œuvre en qualité de conseiller en organisation à la délégation à la réforme de l’État et à l’assistance technique, organisme qui dépend directement de la présidence de la République. Également diplômé de l’ENA du Sénégal, Amadou Sy est président de l’ENA Afrique, qui regroupe environ 200 membres déclarés issus des différents cycles (le long, le court ou le Cycle international d’administration publique, perfectionnement sur sept mois).

Fausto Rotelli, conseiller au cabinet de Luc Chatel, secrétaire d’État à l’Industrie

Fausto Rotelli, conseiller auprès du secrétaire d’État à l’Industrie et à la Consommation Luc Chatel, garde un bon souvenir de l’ENA, où il dit avoir "appris le sens des responsabilités". "Je dirais même qu’on est mariés avec l’État et que l’on sait gérer de nombreuses situations : grèves, présentation d’une réforme, évacuation d’un village pour désamorcer une bombe datant de la Seconde Guerre mondiale, etc." Après sa scolarité, il ne souhaite pas retourner dans le secteur privé, où il a notamment déjà œuvré comme journaliste financier chez Bloomberg Television France. Il intègre donc le bureau "Europe" de la direction générale du Trésor et de la politique économique (DGTPE), où il s’occupe entre autres de compétitivité. Rapporteur des ateliers "Compétitivité, réforme des collectivités publiques et Europe" pour la commission Attali "pour la libération de la croissance française", il est fier d’être une exception, "qui le sera de moins en moins", confie-t-il.

1 Seuls les ressortissants de l’Union européenne ayant passé avec succès le concours externe peuvent devenir fonctionnaires en France. Deux personnes par an en moyenne sont concernées.

2Selon les critères de la Banque mondiale pour son classement annuel "Doing business".

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