16/02/2010
Fonctionnaires

Le salaire de la discorde

La Commission européenne attaque en justice les États membres pour avoir limité la revalorisation salariale de ses fonctionnaires. Les pays voulaient lancer un signal à l’opinion publique en temps de crise.


C’est l’histoire d’une affaire hautement sensible, qui s’est envenimĂ©e Ă  la fin 2009 et ne devrait pas ĂŞtre rĂ©glĂ©e avant l’étĂ©. Car un nouvel acteur est entrĂ© en scène : la Cour europĂ©enne de justice. Celle-ci a Ă©tĂ© saisie par la Commission en janvier pour un recours en annulation. L’objet du conflit ? La dĂ©cision du 23 dĂ©cembre des États membres de l’Union europĂ©enne de limiter Ă  1,85 % la revalorisation salariale des 50 000 fonctionnaires et agents contractuels des institutions europĂ©ennes, au lieu des 3,7 % prĂ©vus et proposĂ©s par Bruxelles.

Petit retour en arrière. L’Union europĂ©enne a adoptĂ© en 2004 un règlement permettant de calculer automatiquement l’évolution salariale de ses fonctionnaires. La mĂ©thode choisie se fonde sur l’évolution, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, des salaires de la fonction publique de huit États reprĂ©sentant 76 % du produit intĂ©rieur brut de l’Union (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Royaume-Uni) et du coĂ»t de la vie Ă  Bruxelles, ville oĂą vivent la plupart des fonctionnaires europĂ©ens. Chaque annĂ©e, Eurostat prend en compte ces Ă©lĂ©ments et Ă©tablit la revalorisation Ă©ventuelle.

Politique intérieure

Or, sur la pĂ©riode allant de juillet 2008 Ă  juillet 2009, les statisticiens sont formels. Leurs calculs aboutissent Ă  une hausse de 3,7 % brute, Ă  appliquer rĂ©troactivement aux agents Ă  compter de juillet 2009. La Commission n’attendant plus que le blanc-seing des pays membres pour augmenter ses troupes. Seulement voilĂ , la crise est passĂ©e par lĂ  et les États ont refusĂ© d’accorder la hausse, alors mĂŞme qu’une jurisprudence de la Cour remontant Ă  1973 avait donnĂ© raison Ă  la Commission dans une affaire similaire.

Pourquoi les pays membres ont-ils dĂ©cidĂ© de passer en force ? L’argument principal est la situation de crise Ă©conomique exceptionnelle. La fronde est partie, dès novembre, d’un groupe d’une quinzaine de pays, composĂ© de contributeurs nets au budget europĂ©en et de nouveaux membres de l’Union. Les premiers contestent la revalorisation proposĂ©e par la Commission pour des raisons budgĂ©taires, avançant qu’en ces temps difficiles, les budgets nationaux sont sous pression et qu’ils ne peuvent contribuer davantage au budget communautaire. La Commission n’a d’ailleurs pas hĂ©sitĂ© Ă  lancer des procĂ©dures dĂ©nonçant les dĂ©ficits jugĂ©s excessifs d’une vingtaine de pays… Les nouveaux membres arguent quant Ă  eux qu’ils ont dĂ» diminuer les salaires de leurs fonctionnaires nationaux et qu’il leur est impossible de cautionner dans le mĂŞme temps la revalorisation des agents europĂ©ens. En Lituanie et Estonie, les baisses ont tout de mĂŞme dĂ©passĂ© 10 %...

48 millions d’euros

Derrière ces considĂ©rations, rĂ©sident aussi des questions de politique intĂ©rieure. En Allemagne par exemple, les fonctionnaires rĂ©clament une hausse des salaires de 5 %, chose impossible Ă  accepter pour le gouvernement. En disant non Ă  la Commission, il disait Ă©galement non Ă  ses fonctionnaires. “Pourquoi les États membres ont-ils pris cette dĂ©cision, en courant le risque qu’elle soit invalidĂ©e juridiquement ? Parce que c’était important pour eux de dire « voilĂ  ce qui est politiquement acceptable et ce qui ne l’est pas Â». C’est un sujet dans lequel la perception de l’opinion publique est très importante”, commente une source proche du dossier. En clair, si les États perdent devant la Cour, ils appliqueront la hausse des 3,7 % mais pourront dire qu’ils y ont Ă©tĂ© contraints par la Cour…

De son cĂ´tĂ©, la Commission a rĂ©clamĂ© une procĂ©dure accĂ©lĂ©rĂ©e qui pourrait dĂ©boucher Ă  l’étĂ©. En attendant, les fonctionnaires europĂ©ens n’auront droit qu’à une hausse de 1,85 %, mais la diffĂ©rence leur sera reversĂ©e, si la Cour leur donne raison. Il faudra alors puiser dans les marges du budget 2010 de l’Union pour trouver les ressources nĂ©cessaires, car les crĂ©dits 2009 destinĂ©s Ă  financer cette revalorisation ne peuvent ĂŞtre reportĂ©s d’une annĂ©e sur l’autre. Le remboursement concernant la pĂ©riode de juillet Ă  dĂ©cembre 2009 Ă©quivaudrait Ă  48 millions d’euros.

Célia Sampol, à Bruxelles

Le calcul d’Eurostat
Difficile de comprendre en ces temps de crise comment Eurostat a pu observer une hausse des salaires de la fonction publique dans les huit pays de rĂ©fĂ©rence entre 2008 et 2009. Une source explique que le but d’Eurostat est d’“atteindre un parallĂ©lisme entre les fonctionnaires nationaux et les fonctionnaires europĂ©ens.” De fait, l’Office n’ausculte pas les rĂ©munĂ©rations de n’importe quel fonctionnaire national, mais uniquement celles des fonctionnaires travaillant dans les ministères et les institutions. L’évolution de leurs salaires nets en termes rĂ©els a Ă©tĂ© en moyenne de + 2,7 %. Dans le mĂŞme temps l’inflation Ă  Bruxelles s’élevait de - 0,9 %. Après un savant calcul par la règle de trois, Eurostat arrive Ă  3,7 % d’augmentation brute pour les fonctionnaires europĂ©ens. Ce qui revient, Ă©tant donnĂ© la hausse depuis janvier des prĂ©lèvements de crise et de retraite, Ă  une augmentation nette de 2,3 %.

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