18/05/2009
Emploi

La fonction publique, refuge face au chĂ´mage

© Marc Chesneau/Fotolia

À chaque mauvaise météo sur le marché du travail, correspond un afflux de candidats aux concours la fonction publique. L’année 2009 ne devrait pas échapper à la règle. Reste aux administrations à anticiper le phénomène. Pour recruter les bons profils et éviter les déceptions.


Mois après mois, le temps se couvre. Des nuages de plus en plus gris s’amoncellent dans le ciel du marché du travail. Les contrats à durée déterminée suivis d’embauche se raréfient, les missions d’intérim ne sont pas renouvelées et les jeunes diplômés peinent à décrocher leur premier job. La tendance n’est pas près de s’inverser. Les météorologues de l’Insee et de Pôle emploi affichent un pessimisme de saison. Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee prévoit un taux de chômage de 8,8 % au deuxième trimestre 2009, soit une hausse de 1,5 point en un an. Les analystes de Pôle emploi, quant à eux, observent une progression de près de 20 % des demandeurs d’emploi sans aucune activité entre mars 2008 et mars 2009.

Par un tel climat, inutile d’être devin pour pressentir que les salariés du privé vont regarder avec une envie croissante leurs collègues de la fonction publique. Et que la garantie de l’emploi va apparaître comme un avantage de plus en plus précieux. Mieux, les candidats devraient se bousculer au portillon des employeurs publics dans les mois à venir. Au point de transformer la fonction publique en refuge face au chômage. À l’heure de l’affichage du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans les rangs de l’État, l’hypothèse sonne étrangement. Le phénomène devrait pourtant se vérifier une fois de plus. Comme à chaque période de marasme sur le front de l’emploi. Entre 1990 et 1993, dernière année de récession de l’économie française, le nombre de candidats aux concours par poste ouvert avait ainsi bondi de 9 à 22 !

Un lien évident
Les experts et syndicalistes enfoncent le clou. "Il y a évidemment un lien entre le marché du travail et le nombre de postulants aux concours de la fonction publique", assure le conseiller d’État Marcel Pochard. "Les instituts régionaux d’administration (IRA) croulent sous les candidatures", renchérit Patrick Guyot de la CFE-CGC. Dans les écoles et universités, l’emploi public est aussi à la mode. Karim Amellal, le directeur du pôle affaires publiques de Sciences-Po Paris, le reconnaît volontiers : "Les élèves s’orientent davantage vers notre master en période de montée du chômage." Autre signe : le pécule récemment proposé aux agents de l’État pour quitter la fonction publique prend des allures de "flop". Le nombre de fonctionnaires en ayant profité se compte sur les doigts des deux mains et il semble douteux qu’ils soient beaucoup plus nombreux à brève échéance.

Au ministère de la Fonction publique, on nuance toutefois le constat en soulignant que la relation entre emploi privé et emploi public n’est pas si mécanique. Principale raison évoquée : la présentation d’un concours suppose une préparation et un investissement qui ne s’improvisent pas. Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS, juge aussi le phénomène plus complexe qu’il y paraît. "Une hausse des taux de sélectivité – nombre de candidats par poste – peut masquer une baisse du nombre total de candidats, pointe-t-il, s’il existe parallèlement une réduction du nombre de postes." C’est d’ailleurs ce qui s’est passé entre 2000 et 2006. Plus de sélectivité au concours, mais moins de postulants en tout.

Dans les ministères, l’afflux de candidats n’est pas encore perceptible. "Je ne note pas de différence sensible pour l’instant", assure Yves Malfilatre, chef de la gestion du personnel au ministère de l’Écologie. "Il est encore un peu tôt pour ressentir les conséquences de la crise dans les recrutements", estime de son côté Jean-Louis Rouquette, secrétaire général adjoint du ministère de l’Économie. Même son de cloche du côté des collectivités locales. Le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) ne dispose pas encore d’études attestant d’un attrait soudain de la fonction publique territoriale. "Mais cela ne devrait pas tarder, vu qu’il y a, dans la territoriale aussi, une corrélation entre le marché du travail et les inscriptions aux concours", prévient Agnès Lucas Reiner, directrice générale adjointe du CNFPT.

Profils pointus
Question : les demandeurs d’emploi auront-ils raison de se tourner vers la fonction publique ? Première réponse, qui est aussi une bonne nouvelle : oui, la sphère publique va massivement recruter dans les prochaines années. Comme le soulignait le conseiller d’État Jean-Ludovic Silicani dans son livre blanc sur la fonction publique française, près d’un tiers des effectifs de la fonction publique va être renouvelé au cours des dix ans à venir. Autrement dit, même en ne remplaçant pas un départ à la retraite sur deux dans le futur, la pyramide des âges des fonctionnaires va conduire les employeurs publics à ouvrir leurs portes à de nouvelles recrues. L’État, par exemple, même s’il tient la norme du "un sur deux", devra embaucher quelque 150 000 agents d’ici 2012. Qui dit mieux ?

À quels postes les ministères recrutent-ils ? Comme d’habitude, il s’agit prioritairement d’enseignants, de policiers, d’agents du fisc ou du ministère de la Justice. Mais pas seulement. Plus ponctuellement, les ministères recherchent des profils moins classiques pour lesquels ils passent parfois par des contrats de droit public. Cela concerne des postes d’ingénieurs très pointus au ministère de l’Écologie. "Avec l’extension du champ de compétences de notre ministère depuis le Grenelle de l’environnement, nous devons aller chercher certaines compétences en dehors de notre vivier de fonctionnaires", explique ainsi Yves Malfilatre. De même, dans d’autres administrations, les responsables des ressources humaines peinent à trouver en interne des informaticiens ou des communicants. Tout en nuançant le nombre total des contractuels, Jean-Louis Rouquette, à Bercy, juge que cette procédure de recrutement sert notamment à embaucher des profils haut de gamme.

Du côté des collectivités locales, la tendance est aussi à l’embauche. C’était déjà le cas en 2008. Cela va continuer en 2009. Une récente note du CNFPT prévoit près de 35 000 recrutements cette année dans la fonction publique territoriale, essentiellement dans les conseils régionaux, généraux et les intercommunalités. Plus de la moitié de ces embauches devraient concerner des emplois liés aux interventions techniques, prestations sociales et activités culturelles. Deux tiers des recrutements sont tournés vers les agents de catégorie C, mais les besoins des collectivités recouvrent aussi les métiers administratifs, notamment dans les secteurs financier et des ressources humaines. "Malgré des besoins importants, les collectivités ayant prévu de recruter en 2009 sont moins nombreuses qu’en 2008, nuance Agnès Lucas Reiner, car elles sont également touchées par la crise." La crise immobilière se traduit en effet par une baisse drastique de leurs recettes fiscales.

Savoir anticiper
Quoi qu’il en soit, de l’avis de nombreux spécialistes, les employeurs publics seraient bien inspirés de profiter de cette période de chômage pour attirer certains profils. Et toucher des jeunes diplômés qui n’auraient pas forcément songé à la fonction publique. "Le papy-boom va mettre en concurrence frontale public et privé pour attirer les compétences, assure un haut fonctionnaire. Cela a d’ailleurs déjà commencé et cette crise constitue de manière un peu cynique un bol d’air pour la fonction publique." Encore faut-il que les profils recherchés soient aussi ceux qui sont touchés par le chômage. Ce qui ne va pas de soi. Et que les directions du personnel des ministères soient capables d’anticiper leurs besoins futurs. Ce dont certains doutent. "Les administrations pensent qu’elles auront toujours assez de postulants", juge Gérard Aschieri, leader de la FSU.

Aussi opportun soit-il, l’afflux de diplômés vers la fonction publique exige enfin du doigté de la part des responsables des ressources humaines. Le phénomène est connu. Le niveau de diplômes des candidats aux concours n’a fait que progresser depuis vingt ans. En 2006, 40 % des lauréats à un concours de catégorie C avaient au moins le niveau bac + 2. Alors que ces concours sont théoriquement ouverts aux titulaires du BEPC… Une tendance qui ne devrait que s’amplifier avec la crise et qui complique la gestion des ressources humaines. "Le lauréat surdiplômé risque de vivre ensuite ses fonctions comme une forme de déclassement", admet-on au ministère de la Fonction publique. "Ces agents-là se précipitent en outre sur les concours internes, ce qui crée d’autres frustrations", ajoute Luc Rouban. Sans compter les tensions que peut engendrer l’encadrement de ces nouveaux arrivés par des personnes beaucoup moins diplômées.

Des candidats mieux ciblés
La solution ? Le ministère de la Fonction publique espère l’avoir trouvée grâce à la réforme des concours. En les rendant moins académiques et plus professionnels, les administrations seraient plus assurées d’embaucher des agents correspondant exactement à leurs besoins. Précurseur en la matière, le ministère de l’Économie a instauré des épreuves de préadmission par QCM aux concours de catégorie C et y a introduit une épreuve orale. "Pour les concours de catégorie A, on demande de plus en plus aux candidats de se présenter avec un C.V. au grand oral, explique Jean-Louis Rouquette, ce qui change la teneur de l’entretien." La motivation des aspirants fonctionnaires pèsera-t-elle alors de plus en plus dans la balance ? Avec la crise et le retour en grâce de l’intervention de l’État dans l’économie, les candidats auront encore de nouveaux arguments. "L’image de la puissance publique apparaît redorée ces temps-ci, affirme Marcel Pochard, ce qui peut amener de nouvelles recrues." À croire que la crise sert l’intérêt général.

Laurent Fargues

Des exceptions aux suppressions de postes

Pas question de revenir sur le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans la fonction publique. Tel est le message adressé depuis plusieurs mois par le gouvernement aux organisations syndicales. La suggestion des fédérations d’instaurer un moratoire des suppressions de postes devrait donc rester lettre morte. Le conseiller d’État Jean-Ludovic Silicani, auteur du livre blanc sur la fonction publique, approuve la position du ministère de Bercy : "Ca ne changerait pas grand-chose hélas de décider de remplacer cette année 30 000 retraités au regard de la hausse massive du chômage et il serait certainement très difficile, voire impossible, de revenir ensuite en arrière."

Pourtant, si le gouvernement refuse de lever le pied sur les suppressions d’emplois, des exceptions apparaissent ici ou là. En janvier, le ministre de l’Éducation a annoncé la création de 5 000 postes de médiateurs de la vie scolaire. En février, face à la colère des enseignants-chercheurs, François Fillon a promis qu’aucune suppression d’emplois n’affecterait les universités en 2010 et 2011. Des embauches dans les établissements publics pourraient enfin permettre à certaines administrations de s’écarter un peu du dogme du "un sur deux". L’exemple vient d’en haut, puisque c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui a annoncé fin mars le recrutement de 1 840 agents supplémentaires chez Pôle emploi.

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