23/03/2009
Interview

Jean-François Thony : "Réconcilier le politique et le judiciaire"

Le directeur de l’École nationale de la magistrature (ENM) se dit "perplexe" au sujet de la suppression du juge d’instruction.


Le malaise des magistrats est-il réel selon vous ?
Oui, il existe dans la magistrature une crise morale depuis plusieurs années. Face à cette crise, les magistrats ont tendance à se replier sur eux-mêmes, donnant de ce fait parfois une image teintée de corporatisme, entachée de revendications catégorielles ou syndicales. Je regrette ce réflexe qui ne correspond pas à l’état d’esprit réel des magistrats qui ont un sens aigu du service public et une très haute intégrité morale. Je regrette aussi l’attitude de certains médias, qui se sont focalisés sur l’affaire d’Outreau en passant sous silence tout ce qui marche bien, comme par exemple l’affaire d’Angers, une autre affaire de pédophilie conduite avec succès à la même époque.

Que faut-il faire pour rassurer les magistrats ?
Je crois qu’il faut réconcilier deux des principaux pouvoirs qui fondent notre démocratie : le pouvoir judiciaire et le pouvoir politique. Notre Constitution est ainsi faite que le politique détermine le cadre légal et juridique du pays, qu’il définit et délimite le champ d’action de notre justice, et nous devons l’accepter. Bien évidemment, cela crée des points de tension entre les deux pouvoirs à la manière de deux plaques tectoniques. Il faut montrer au politique le vrai visage de la justice, qui n’a rien à voir avec ce qui est parfois véhiculé.

Comment faire ?
Pourquoi ne pas s’inspirer des stages que les sénateurs effectuent en juridiction et qui sont clos par les rencontres sénatoriales de la justice ? Le Parlement pourrait s’inspirer de cet exemple qui change beaucoup la perception que l’on peut avoir du monde judiciaire. Il apparaît aussi essentiel de réconcilier les médias, souvent qualifiés de quatrième pouvoir, avec la sphère judiciaire.

Que vous inspire la réforme du juge d’instruction ?
La suppression du juge d’instruction est un vieux serpent de mer. La question est très complexe. Nombre de ceux qui prônaient sa suppression naguère s’opposent aujourd’hui à la proposition présidentielle. Les pays de Common Law, qui n’en ont pas, veulent en instituer un ! Pour ma part, je reste perplexe. Ancien juge d’instruction moi-même, j’ai toujours défendu cette fonction. Aujourd’hui, elle est enserrée dans un tel carcan procédural que sa capacité d’action est bien réduite, et je pense que de toute façon, si la dénomination venait à disparaître, la fonction et le métier perdureront, car cela correspond à un besoin.

Propos recueillis par Christophe Soulard-Coutand

blog comments powered by Disqus