26/01/2010
Hauts fonctionnaires

Diversité en panne

Malgré les bonnes intentions et les déclarations de principe, les hauts fonctionnaires demeurent largement des hommes blancs de plus de 45 ans, issus de milieux favorisés et ayant fait l’ENA ou Polytechnique. Les habitudes ont la vie dure dans l’administration. Pour changer les choses, ce sont davantage les pratiques qu’il faut modifier plutôt que la loi.


“Quand je dis que je m’appelle Malika et que je suis sous-préfète, on me regarde souvent avec de grands yeux.” Malika Benlarbi, 38 ans, qui exerce ses fonctions à Paris, reconnaît que sa position n’est pas commune : les fonctionnaires d’origine maghrébine ne se bousculent pas dans les hautes sphères de l’État. Et pour cause. Les promotions de l’ENA comptent moins de patronymes à consonances étrangères que de "fils de" et de noms à particules.
En l’absence de statistiques “ethniques”, difficile toutefois de mesurer la diversité réelle de la fonction publique. Une enquête de l’Insee(1) avait levé un coin du voile en 2003 par le biais de la nationalité des parents. Principal résultat : si les Français nés de parents étrangers constituent 8 % de la population française, ils ne représentent que 6 % des salariés du secteur public. Plus significatif, au sein de la population active, 24,5 % des Français “pure souche” travaillent pour l’administration, contre 16,5 % de ceux qui ont deux parents immigrés.
Autre enseignement : les fonctionnaires issus de la diversité ont plus de difficultés à atteindre le haut de l’échelle. Les chiffres sont sans appel : 24 % des fonctionnaires de pères et mères français occupent un poste de catégorie A, contre 17 % parmi ceux qui ont au moins un parent originaire d’Afrique. À l’inverse, les femmes d’origine maghrébines sont surreprésentées parmi les agents de catégories C.


Discriminations à l’oral

Les fonctionnaires de parents étrangers occupent aussi des emplois plus précaires. D’après une étude de l’Institut national des études démographiques(2), plus la naturalisation est tardive, plus la probabilité d’avoir, dans la fonction publique, un emploi précaire est forte. Ainsi, les agents publics étant arrivés en France après leurs 10 ans sont en CDD dans 39 % des cas. Une proportion qui tombe à 21 % pour les personnes nées en France de deux parents immigrés et à 13 % pour les agents d’origine française. Le phénomène touche particulièrement les femmes nées de parents étrangers : 12 % d’entre elles occupent, dans la fonction publique, un emploi aidé, contre 7 % de celles nées dans une famille française.
Au vu de ces chiffres, l’égalitarisme supposé du sacro-saint concours est sérieusement ébranlé. De fait, si le mode de recrutement privilégié de la fonction publique évite nombre de discriminations ayant cours dans les entreprises privées, il ne protège pas du poids des préjugés. En 2007, le jury d’un concours d’officier de police a demandé à un candidat s’il faisait le ramadan, si sa femme portait le voile ou s’il estimait normal que des ministres arabes soient présents au gouvernement… Cette fois-ci, le conseil d’État a annulé le concours pour cause de discrimination raciale, mais comment être sûr que de telles dérives n’ont pas lieu dans une moindre mesure sans jamais remonter aussi haut ?
Plus globalement, le conformisme de certains examinateurs constitue un réel obstacle à la réussite de candidats aux profils moins classiques. “Ayant participé au jury de l’ENA, je trouve que les examinateurs ont une image très précise de ce que doit être un préfet ou un diplomate et tendent à favoriser le clonage”, remarque Gwenaëlle Calves, professeure à l’université de Cergy-Pontoise, auteure d’un rapport sur la diversité dans la fonction publique(3).

Un facteur social prépondérant

Sans compter qu’au conservatisme des examinateurs s’ajoutent celui des épreuves. Tous les chercheurs s’accordent sur ce point : la sous-représentation des Français issus de l’immigration renvoie principalement à des différences d’origines sociales. À catégories socioprofessionnelles égales, les enfants d’immigrés n’ont d’ailleurs pas moins de chance que les autres de réussir un concours. “Mais comme ils sont massivement issus de familles ouvrières, ils sont généralement peu qualifiés et moins préparés pour réussir des concours de plus en plus sélectifs”, poursuit Gwenaëlle Calves.
Plusieurs études ont mis en évidence le phénomène de surqualification des prétendants à l’entrée dans la fonction publique, qui s’explique par la diminution des places offertes et par le fort attrait que continuent à exercer ces métiers. La part des fonctionnaires diplômés du supérieur a triplé depuis 1992 et il n’est pas rare que des bac +5 se présentent à des examens de catégorie B. Le contenu des épreuves, qui valorisent une culture scolaire traditionnelle, est également pointé du doigt. “Les oraux sont très académiques et portés sur la culture générale, ce qui n’est pas une mauvaise chose, mais peut être discriminant socialement”, remarque Raymond-François Le Bris, ancien directeur de l’ENA, auteur d’un rapport sur la formation des fonctionnaires(4).
Des freins qui contribuent à gripper l’ascenseur social qu’a longtemps représenté l’emploi public. “La voie du concours externe devient beaucoup plus difficile pour les personnes issues de classes sociales modestes”, constate Dominique Versini(5). D’autant que l’apprentissage, levier d’insertion et de formation professionnelle dans le secteur privé, est quasiment au point mort dans la fonction publique : 6 400 contrats ont été signés en 2008, quand on en compte 300 000 dans le secteur privé. Le dispositif Pacte, destiné à faciliter le recrutement d’agents de catégorie C sans passer par l’étape contraignante du concours, n’a toujours pas rencontré son public : il ne concerne que 600 personnes par an.

Traditions familiales

Autre facteur déterminant pour réussir les concours : être enfant de la balle. Le taux de fils ou fille de fonctionnaires parmi les fonctionnaires n’a cessé d’augmenter depuis 1992 et, aujourd’hui, 41 % des agents sont des “héritiers”, si l’on ose dire. “À l’inverse, si aucun des deux parents ne travaille pour l’État, les chances d’intégrer ce secteur sont divisées par deux”, note le chercheur Julien Pouget (CNRS), qui évoque la transmission d’un “système de valeurs”, de codes et d’informations qui facilitent l’entrée dans la fonction publique. Sur ce plan, les enfants d’immigrés sont pénalisés : en raison des restrictions de nationalité et d’âge, leurs parents ont rarement eu accès à ces métiers.
Les traditions culturelles jouent également leur rôle. Toutes les familles d’immigrés ne valorisent pas de la même manière le service de l’État. “La fonction publique est très respectée dans les pays du Maghreb : être fonctionnaire, c’est être quelqu’un, remarque Gwenaëlle Calves, alors qu’en Asie ou en Europe du sud, ces métiers sont beaucoup moins valorisés.” Entre le poids des origines sociales et des traditions familiales, il reste de la marge avant que la fonction publique ne soit le reflet de la société.

Jessica Gourdon

(1)EnquĂŞte Insee sur la formation et qualification professionnelle, 2003
(2)L’accès à l’emploi des immigrés et de leurs descendants, 2006
(3)Renouvellement démographique de la fonction publique de l’Etat, 2005.
(4)La formation initiale des agents de l’Etat, 2008
(5)La diversité dans la fonction publique, 2004

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