Paroles de hauts fonctionnaires
6 hauts fonctionnaires issus des minorités visibles témoignent de leur parcours professionnel au sein de la fonction publique.
Malika Benlarbi, sous-préfète à Paris, chargée de la politique de la Ville
“Être une femme, tel est mon véritable handicap”
“On me demande de faire davantage mes preuves. Et puis, j’ai parfois été déstabilisée par le regard de certaines personnes, ce qui ne donne pas confiance en soi. Mais le plus difficile est moins d’être d’origine algérienne que d’être une femme, qui plus est assez jeune, dans un univers très masculin. C’est là mon véritable handicap. Déjà , si j’avais 50 ans, cela passerait mieux !”
Parcours
À 38 ans, Malika Benlarbi est souvent décrite comme “la nouvelle Rachida Dati”. Originaire de Seine-Saint-Denis, cette fille d’une femme de ménage et d’un conducteur de bus s’encarte au RPR à 18 ans. Éric Raoult lui propose, à 25 ans, de rejoindre son cabinet au ministère de la Ville. Elle officie ensuite quatre ans à la communication de la mairie d’Aulnay-sous-Bois, décroche le concours d’attaché territorial, puis est nommée au cabinet du maire d’Argenteuil. Parallèlement, elle gravit les échelons de l’UMP et se fait élire en 2005 au bureau politique, avec le soutien de Nicolas Sarkozy. Après un passage au cabinet de Jean-François Lamour, ministre chargé des Sports, sa carrière prend en 2007 un tournant : elle intègre le corps des sous-préfets, via le tour extérieur. Son premier poste : directrice du cabinet du préfet du Cher, Claude Kupfer. Depuis, elle ne l’a pas perdu de vue. Celui-ci n’est autre que l’actuel secrétaire général de la préfecture de Paris, où Malika Benlarbi travaille aujourd’hui.
Camille Galap, président de l’université du Havre
“On me prend pour le vigile”
“Alors que je venais d’avoir mon troisième enfant, j’entre dans une agence immobilière pour consulter leurs offres de F5. La dame me répond qu’elle n’a rien. De retour chez moi, je téléphone à la même personne, qui me propose plusieurs appartements. L’autre jour, je me promène en costume dans un magasin, et une dame me prend pour le vigile. Un maire a cru que j’étais son technicien France Telecom. Des anecdotes de ce type, j’en ai plein. Au quotidien, cela peut créer de l’amertume, même si je le prends avec philosophie. Les personnes de couleur sont trop souvent représentées de manière négative, associées aux actes de violence des cités. Pourtant, il existe de nombreux modèles de réussite.”
Parcours
Camille Galap, 44 ans, élu à la tête de l’université du Havre en 2005, a longtemps vécu une double vie. Celle d’un universitaire, d’abord. Fils de douanier, il quitte la Guadeloupe après son bac pour suivre des études de biologie en métropole, soutient sa thèse en 1996 et devient maître de conférences l’année suivante. Parallèlement, il remporte le championnat de France junior de karaté en 1986, et grimpe plusieurs fois sur le podium de la coupe de France. S’il a cessé la compétition, Camille Galap continue à mener de durs combats au sein de son établissement. Ses chevaux de batailles : l’insertion professionnelle des étudiants, le logement et la vie associative.
Pierre N’Gahane, préfet des Alpes-de-Haute-Provence
“Ma nomination relève d’un acte politique”
“Ma nomination comme préfet relève clairement d’un acte politique de promotion de la diversité. Nicolas Sarkozy m’a sélectionné en raison de mes origines et parce que j’avais fait mes preuves dans le privé, à l’université catholique de Lille. Nous avons besoin d’ouvrir la haute fonction publique à des parcours plus divers. Mais je suis gêné par le principe des quotas. L’idée, c’est de faire la courte échelle à certains, sur la base de véritables compétences. Cela étant, mes origines n’ont jamais été très handicapantes dans ma vie professionnelle : le milieu universitaire est très ouvert. En revanche, j’ai connu plus de difficultés dans ma vie privée.”
Parcours
Fin janvier 2007, le professeur de gestion Pierre N’Gahane reçoit un coup de fil qui va changer sa carrière. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le nomme préfet délégué pour l’égalité des chances en région Paca. L’année suivante, il devient préfet des Alpes-de-Haute-Provence. Jusque-là , le parcours de ce fils d’inspecteur des impôts camerounais était celui d’un universitaire classique. Arrivé en France à 20 ans, il s’inscrit en économie à la “Catho” de Lille, et grimpe les échelons. Son doctorat en poche, il enseigne dans cette université privée, devient doyen de la faculté d’économie puis vice-président de cette institution. Pierre N’Gahane est aujourd’hui l’un des très rares haut-fonctionnaires naturalisés : il a acquis la nationalité française en 1997, à 34 ans.
Bachir Bahkti, chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères
“Je revendique un droit à l’indifférence”
“Pour moi qui ai grandi dans un petit village du côté d’Aix-en-Provence, la diversité n’est pas simplement un débat de couleur. La diversité est la traduction de l’idéal républicain : l’égalité des chances et à chacun selon son mérite. Malheureusement l’administration n’est pas le reflet de la société. Le terme “minorité visible” me gêne ! Je ne veux pas que l’on me traite différemment, je revendique bien au contraire un droit à l’indifférence… Heureusement, je ne me suis jamais couché le soir en me disant que j’avais été victime dans la journée d’une discrimination. Et si j’ai pu arriver là où je suis, c’est grâce à un système éducatif ouvert et généreux.”
Parcours
Né à Nice le 8 mai 1968 de parents algériens – père ouvrier, mère au foyer –, Bachir Bakhti, après un DUT de transport, s’inscrit en faculté à Grenoble en économie, d'où il sort en 1996 avec un DEA d’économie européenne. Il est enseignant pendant quatre ans dans un lycée de la région grenobloise. Puis, l’envie de changer d’horizon le conduit à se présenter au concours interne de l’ENA (promotion René Cassin). Il rejoint en 2001 le corps de la préfectorale, en Guyane, avant de terminer par la préfecture de l’Ardèche. C’est en mai 2007 qu’il sera appelé pour rejoindre le cabinet de Bernard Kouchner en tant que chef de cabinet.
Abdel-Kader Guerza, directeur de cabinet du préfet de Paris
“Je suis un pur produit de la formation continue”
“Un beau jour, totalement par hasard, j’ai postulé à un emploi de manutentionnaire dans un hôpital. C’était en 1977, j’avais 20 ans. Puis j’ai décidé de poursuivre en passant les concours internes. J’ai gravi tous les échelons, sans aucun passe-droit. Les dispositifs de formation m’ont permis de combler mon retard. À mes yeux, le concours n’est pas une fin en soi. Ce qui compte c’est de mener une carrière dans des conditions ordinaires en faisant valoir ses compétences, sa personnalité, les valeurs qui vous portent. Je n’ai jamais eu de problème dans le déroulement de ma carrière. Je peux dire que je suis un pur produit de la formation continue !”
Parcours
Né en 1957 dans les Aurès en Algérie, Abdel-Kader Guerza, est marié et père de trois enfants. Il débute sa carrière en tant que fonctionnaire de catégorie D au CHU de Rouen où il a essentiellement pour tâche de décharger des cartons. Grâce aux concours internes, il devient commis d’hôpital, puis adjoint de catégorie C des cadres hospitaliers. Il gravit ainsi tous les échelons de la fonction publique hospitalière pour finir directeur d’hôpital hors classe en 1983, après une année de préparation à l’ENSP. Après 30 ans passés dans la fonction publique hospitalière, il décide de postuler au ministère de l’Intérieur. Après entretien devant un jury, il est recruté au tour extérieur, comme sous-préfet dans l’Orne, puis en Seine-et-Marne, enfin, depuis août 2009, comme directeur de cabinet du préfet secrétaire général de Paris.
Mahrez Abassi, conseiller diplomatique au cabinet du ministre de la Justice
“Mes racines sont une force”
“Si je n’avais pas réussi le concours de l’École nationale de la magistrature (ENM), je ne serai sans doute pas là où je suis. Dans d’autres pays, où l’élection peut être un moyen de recruter des agents de l’État, je n’aurai pas non plus fait la carrière que je mène. La nervure centrale de mon parcours est bien le concours qui est venu sanctionner et reconnaître mes compétences. Mais je reconnais que les origines peuvent avoir une influence en bien ou en mal. Le fait de parler arabe n’est pas sans présenter un certain avantage pour occuper mes fonctions actuelles de conseiller diplomatique. On doit utiliser ses racines comme une force.”
Parcours
Né en 1975, Mahrez Abassi se lance dans des études de droit à Aix-en-Provence après avoir obtenu un bac B. Attiré par une carrière judiciaire, il poursuit un double cursus pour se préparer aux métiers d’avocat et de magistrat. Reçu aux deux concours, il choisit la magistrature. Après une formation de deux ans et demi, il devient juge d’instruction au tribunal de grande instance de La Roche-sur-Yon. Poste qu’il occupera également à Lille.
Détaché au ministère des Affaires étrangères sur deux postes successifs, cette expérience constituera une bonne carte de visite pour rejoindre le 3 novembre le cabinet de la ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie, en tant que conseiller diplomatique.


















