29/06/2009

José-Manuel Barroso : "Je suis le témoin de la qualité de l'administration française"

Dans un entretien exclusif pour Acteurs publics, le président de la Commission européenne défend les stabilisateurs automatiques que sont les systèmes de protection sociale, qui permettent à l’Europe, et en particulier à la France, d’amortir le choc de la crise économique. José Manuel Barroso considère que des secteurs publics forts et compétitifs peuvent renforcer le marché unique.


Comment la Commission peut-elle contribuer à l’effort de relance avec un budget d’à peine 1 % de la richesse européenne ?
La relance budgétaire au niveau européen est déjà une réalité. Sur la base d’une proposition de la Commission européenne en novembre dernier – que le Conseil européen a adoptée sous la présidence française en décembre –, les 27 États membres sont en train d’investir de façon coordonnée 600 milliards d’euros dans l’économie européenne. L’effort total déployé au titre du plan de relance dépasse 2,1 % du PIB. Il atteint jusqu’à 5 % pour la période 2009-2010 si l’on prend en compte les stabilisateurs automatiques. C’est une somme colossale et sans précédent !

Mais la Commission elle-même ne peut pas dégager de sommes importantes…
Le budget européen proprement dit joue un rôle très important et très stratégique dans cet effort de relance. Un exemple parmi d’autres : l’investissement de 5 milliards d’euros dans des projets d’interconnexion transfrontalière des réseaux d’énergie et de haut débit. Il apporte une valeur ajoutée européenne et contribue tant à la sécurité énergétique qu’à l’économie durable dont l’Europe aura besoin à l’avenir. Mais je suis le premier à dire qu’il y a encore de la place pour plus d’actions communes. Si notre budget était supérieur, je ne vous cache pas que cela pourrait élargir encore notre champ d’action. C’est un débat stratégique qu’il faut mener, y compris en vue des prochaines perspectives financières, pour la période au-delà de 2013.

La crise économique a imposé le retour de l’État dans l’économie. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une tendance de long terme en Europe ?
Mais l’État n’a jamais disparu ! Les économies européennes sont des économies sociales de marché. L’État n’est certes pas présent partout de la même façon, mais les dépenses publiques jouent un rôle clé dans toutes nos sociétés. C’est d’ailleurs ce qui nous aide à faire face efficacement à des crises comme celle que nous vivons. Selon nos estimations, ces stabilisateurs automatiques représentent actuellement près de 3% du PIB. Ce facteur nous différencie notamment des Américains, qui n’ont pas un système de protection sociale aussi développé qu’en Europe.

Avez-vous des réticentes ou des craintes face à ce retour de l’État ?
L’État et la dépense publique ne doivent pas se substituer à l’initiative privée, mais favoriser les orientations susceptibles de donner une base nouvelle et plus solide à nos économies et à nos sociétés. Quand on parle du futur rôle de l’État dans l’économie, il faut répondre à la question de l’investissement à long terme. Au-delà de l’intervention immédiate pour stabiliser le système financier, l’activité économique et l’emploi, il faut une intervention durable tournée vers l’avenir. La Commission a pris soin d’orienter le plan de relance européen vers des priorités telles qu’une économie plus intelligente, plus verte. Regardez nos interventions – et celles de la Banque européenne d’investissement – en faveur du secteur automobile. Nous proposons des incitations au développement de voitures plus économiques et moins polluantes.

Les critères du traité de Maastricht sur les déficits publics sont-ils morts ?
L’euro est une "success story". Il a joué un rôle indispensable de bouclier face à la crise financière. Je n’ose pas imaginer quelle aurait été l’issue de la crise sans l’euro. Mais ne nous y trompons pas, il n’y aurait pas d’euro sans les critères du traité de Maastricht. C’est un fait, qu’on le veuille ou non. Plutôt que de remettre ces critères en cause, appliquons-les de façon intelligente et prévoyante. Ce ne sont pas des instruments technocratiques appliqués selon une logique mécanique. Ils protègent les États membres et le contribuable contre des déficits et des dettes qu’ils ne seraient pas en mesure de rembourser.

Vous reconnaissez tout de même que le pacte de stabilité est aujourd’hui mis entre parenthèses…
Il faut appliquer le pacte de stabilité et de croissance avec toute la souplesse qu’il prévoit. Les révisions qui y ont été apportées à l’initiative de ma Commission en 2005 le permettent pleinement. Non seulement le pacte autorise les États membres à emprunter de l’argent, mais en renforçant la confiance des marchés, il facilite les emprunts et en réduit le coût pour les contribuables actuels et futurs. Du reste, la flexibilité du pacte lui-même permet de fixer des délais de plusieurs années pour un retour des déficits sous le seuil de 3%. Pour la France, ce délai est fixé à 2012.

Le gouvernement français assure qu’il n’augmentera pas les impôts pour combler les déficits publics. Est-ce la bonne stratégie ? Ne pensez-vous pas qu’une hausse des impôts est, à terme, inéluctable ?
Tous les États membres, y compris la France, doivent établir une feuille de route pour sortir de la crise et réduire leur dette. Une chose est partagée par tous : le meilleur moyen de retrouver la stabilité passera inévitablement par un retour de la croissance. Ce qui veut dire qu’il faut cibler les instruments qui sont à la disposition des gouvernements de façon à stimuler et non à étouffer la croissance.

Estimez-vous que la place importante qu’occupe le secteur public dans beaucoup de pays de la zone euro soit un inconvénient ou un avantage face à la crise ?
La question de savoir si la présence du secteur public est bénéfique ou étouffante n’est pas idéologique. La réponse dépend de l’orientation donnée aux leviers que représentent les dépenses et l’action publiques. Certains États membres ont un secteur public très important et une économie parmi les plus compétitives au monde. Dans d’autres États membres, le développement du secteur public ne se traduit pas par des gains de compétitivité comparables. C’est pourquoi la stratégie de Lisbonne ne recommande pas aux États membres d’accroître ou de réduire le rôle de leurs secteurs publics respectifs, mais de les rendre plus efficaces.

Dans la concurrence internationale, un secteur public fort est-il un atout ou un handicap ?
Avec l’euro, le meilleur atout dont dispose l’Europe face à la mondialisation, c’est le marché unique. C’est une formidable plate-forme de création de richesse et de prospérité à l’intérieur et une formidable rampe de lancement à l’extérieur. Il n’y a pas de contradiction entre l’existence de secteurs publics performants et compétitifs et le marché unique, au contraire. Notre défi commun, c’est d’utiliser le potentiel de nos secteurs publics dans un sens qui renforce le marché unique. C’est la voie à suivre pour optimiser nos capacités économiques et sociales.  

Considérez-vous l’administration publique française comme un modèle pour les autres pays européens ? Et quels sont selon vous ses défauts ?
Les réalités sociales et historiques sont telles en Europe qu’il est impossible de comparer deux États et donc deux administrations. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre l’exemple de la France et de deux de ses voisins immédiats, le Luxembourg et l’Espagne ! Ce dont je peux personnellement vous parler, car j’en suis fréquemment le témoin, ici, à Bruxelles, c’est de la qualité et de la renommée transfrontalière de l’administration publique française. Elle s’appuie sur une compétence technique extrêmement développée, ainsi que sur le très haut niveau et le dévouement de ses fonctionnaires, ce dont la Commission bénéficie régulièrement. L’administration publique française reste ancrée dans une éthique de service public dont j’apprécie et je partage l’inspiration. Comment ne pas reconnaître et saluer cette inspiration quand, à la Commission, la nôtre est l’intérêt commun européen ? Servir le bien commun est une noble tâche, au niveau national comme au niveau européen ou international.

Propos recueillis par Laurent Fargues

 

BIOGRAPHIE
1956   Naissance à Lisbonne
1974   À la tête des étudiants maoïstes lors de la révolution des Œillets
1979   Fondateur de l’Association universitaire d’études européennes
1980   Adhère au Parti social démocrate portugais
1985   Secrétaire d’État adjoint au ministre de l’Administration interne
1987   Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et à la Coopération
1992   Ministre des Affaires étrangères (1992-1995)
1995   Président de la commission des affaires étrangères à l’Assemblée de la République portugaise
1999   Vice-président du Parti populaire européen
2002   Premier ministre du Portugal
2004   Président de la Commission européenne.

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