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Geneviève Fioraso : “Notre système ne reproduit pas les inégalités, il les aggrave”

5 sept. 2013, PAR Bruno Botella
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Avec une série de mesures contenues dans la loi votée cet été et un budget plutôt bien doté, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a pour ambition de relancer l’ascenseur social dans le supérieur. Sans être détricotée, la loi LRU est “revue en profondeur”.


Vous souhaitez accélérer la simplification de la carte des universités entamée ces dernières années. Où en est-on de la constitution d’une trentaine de regroupements universitaires ?
Notre pays est certes un grand pays, mais aujourd’hui, dans une économie mondiale de la connaissance qui se joue autour de quelques grands pôles, nous devons simplifier notre système. Le temps est venu d’intensifier le travail en réseau, la coopération entre tous les acteurs de l’enseignement, de la recherche, de l’innovation. Avec 30 groupements universitaires, nous gagnerons en visibilité au niveau européen et mondial. Là où il y avait déjà des fusions d’universités achevées ou en cours, il n’y a aucun problème. Des sites comme Nantes, Grenoble, Toulouse, Caen et Rouen sont bien avancés. Le mouvement est en marche et la loi a levé les blocages.

La loi que vous avez portée et qui a été votée définitivement en juillet n’est-elle pas un texte d’ajustement ou d’amélioration de la loi Pécresse sur l’autonomie des universités ?
Valérie Pécresse dit elle-même qu’on a détricoté sa loi… En réalité, nous avons choisi de ne pas tout bouleverser une fois de plus, mais tout a été revu en profondeur. Priorité a été donnée pour la première fois à la réussite étudiante, avec une orientation choisie du lycée à l’université, la spécialisation progressive en licence, les rapprochements universités-classes prépas, la simplification des intitulés de formations, l’innovation pédagogique avec le doublement de l’alternance, des stages encadrés, un grand plan pour le numérique (France Université numérique). Au-delà du débat sur la rupture ou la continuité, ce qui me tient à cœur, c’est de redonner à l’enseignement supérieur le rôle d’ascenseur social qu’il a perdu. Aujourd’hui, notre système ne reproduit pas les inégalités, il les aggrave. Il était temps d’inverser la tendance : c’est ce que va permettre la loi.

Y a-t-il consensus aujourd’hui sur le fait d’accorder plus d’autonomie aux universités ?
L’université a toujours été intrinsèquement autonome. On parle de la loi Pécresse comme d’une loi qui donnait l’autonomie aux universités, mais c’est faux ! Les universités se sont créées au haut Moyen Âge sur le concept d’autonomie. La loi LRU du précédent quinquennat est en fait une loi de transfert de charges. Au lieu d’être gérées au niveau central, les rémunérations le sont par les universités. On a transféré ces budgets à un prétendu “hyperprésident” d’université mais qui ne l’était que sur le papier ! Car le passage aux RCE (responsabilités et compétences élargies) ne s’est pas accompagné d’une évolution des ressources dans le temps, ni même d’une formation des équipes, qui ont dû gérer des budgets en très forte augmentation. Les présidents d’université avaient l’impression d’être devenus riches alors qu’ils ont été en réalité appauvris, notamment à cause de la non-prise en compte de l’augmentation des charges salariales. C’est ce qui explique la dégradation de la situation financière des universités. Aujourd’hui, l’État a compensé une partie du glissement vieillesse-technicité mais petit à petit, les universités devront le prendre à leur charge, comme c’est le cas pour les organismes de recherche.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent d’avoir éludé le volet “ressources” dans votre loi ?
Je rappelle que c’est une loi d’orientation, pas de programmation. Mais on attribue quand même 1 000 postes supplémentaires par an. Comme l’éducation nationale, la justice et la police, mon ministère va créer des postes, 5 000 sur le quinquennat. Et ces créations s’inscrivent dans les priorités que j’ai évoquées : réussite étudiante et innovation pédagogique. La question des moyens est d’ailleurs abordée dans la loi, avec la présentation d’une programmation pluriannuelle associée aux stratégies nationales d’enseignement supérieur et de recherche. Le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, troisième budget de l’État (25 milliards d’euros) augmente depuis deux ans et près de 400 millions d’euros ont été débloqués en trois ans pour les bourses étudiantes.

Quel est le détail des 2 000 postes créés pour 2013 et 2014 ?
Ces 2 000 postes ont été stabilisés dans la loi de programmation votée fin 2012. En 2013, 53 universités ont bénéficié de 871 emplois et 12 écoles d’ingénieurs de 31 postes. 24 % de ces créations de postes concernent les enseignants-chercheurs, essentiellement des maîtres de conférence, car nous voulons cibler le premier cycle, 31 % sont des enseignants du second degré affectés dans l’enseignement supérieur et 45 %, des personnels techniques ou administratifs. Ces postes ont été fléchés sur le premier cycle.

Comment trouver des moyens nouveaux pour l’université ?
Les universités ont la possibilité d’augmenter les droits d’inscription des étudiants étrangers, suivant les services proposés, et certaines le font déjà. La formation tout au long de la vie constitue également un important gisement de ressources aujourd’hui faiblement exploité. Par exemple, je préférerais que la formation continue des médecins soit organisée par des universités plutôt que par les laboratoires privés. La réorganisation de la formation professionnelle permettra à l’université de se positionner car on sous-estime souvent la qualité de la formation qui y est dispensée. Il y a aussi la reconquête des contrats européens. Le programme cadre en faveur de la recherche est en hausse de 35 % sur 2014-2020 par rapport à la période précédente : c’est une chance pour les universités et les organismes de recherche. Et je les incite à la saisir. Par ailleurs, les contrats de plan État-région à venir ainsi que la deuxième phase des programmes d’investissements d’avenir permettront de réaliser des projets scientifiques et pédagogiques et de réhabiliter les sites universitaires qui en ont besoin.

Les universités vont devoir aussi faire le ménage dans leurs formations…
Il ne s’agit pas de modifier le contenu des formations, mais d’en améliorer la lisibilité nationale et internationale ! J’ai demandé aux universités de simplifier la présentation de leur offre de formation, notamment en master. On a aujourd’hui 10 000 intitulés de masters ! C’est absurde, personne, ni les étudiants ni les entreprises, ne s’y retrouve. Il n’y a aucune visibilité et la crédibilité des masters est entamée. On va donc revoir la nomenclature car il y avait des dérives. Là aussi, il faut mutualiser. On a aussi constaté que la dotation par étudiant en master était supérieure en moyenne à la dotation par étudiant en grande école. Dans le même temps, il y a une vraie sous-dotation pour les étudiants en licence. Il faut inciter les établissements à redéployer une partie des moyens des masters vers les licences : le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche montre l’exemple en attribuant les emplois nouveaux aux initiatives liées à la réussite et à la rénovation pédagogique du cycle licence.

Comment votre loi va-t-elle améliorer la gouvernance des universités ?
Avec cette loi, nous améliorons la démocratie et corrigeons l’hyperprésidentialisation. La loi prévoit la création d’un conseil académique dont la présidence sera déterminée par le conseil d’administration. Ce nouveau conseil traitera de la pédagogie, de la vie étudiante, des programmes de recherche, trop peu évoqués jusque-là dans les conseils d’administration. De son côté, le CA de l’université se concentrera sur les questions stratégiques. Autre nouveauté importante : les personnalités extérieures compteront un représentant en plus, issu d’une PMI-PME, avec droit de vote.

Reconnaissez-vous le chiffre de 50 000 précaires dans les universités et organismes de recherche ?
Non, car ce chiffre parfois avancé intègre les doctorants, que l’on ne peut pas considérer comme précaires. Mais les deux précédents quinquennats ont multiplié les CDD au détriment des CDI. Dans les universités, nous avons lancé un plan de résorption de la précarité en quatre ans : 8 400 personnes, dont une bonne partie de personnels de catégorie C, seront ainsi titularisées dans cette période. Pour les organismes de recherche, c’est plus compliqué car la frénésie des appels d’offres du précédent quinquennat a favorisé l’embauche de trop nombreux CDD. Nous avons agi, dès l’automne 2012, en demandant à l’Agence nationale de la recherche de réduire à 30 % le nombre de CDD dans les projets qu’elle finance. Par ailleurs, nous avons mis en place des programmes pluriannuels de manière à sécuriser la recherche fondamentale et à favoriser ainsi les CDI et l’insertion des docteurs.

Lors de l’examen de votre loi, pourquoi le gouvernement était-il opposé à ce que les titulaires d’un doctorat puissent passer plus facilement le concours de l’ENA en interne ?
Ils avaient déjà le droit de passer le concours interne, mais l’idée était qu’ils gagnent un an par le jeu des équivalences. J’étais favorable à cette mesure, qui a finalement été adoptée suite à un amendement du rapporteur, le député Vincent Feltesse. J’avais porté la position résultant de l’arbitrage interministériel, dont je comprends d’ailleurs les motivations. Aujourd’hui, des attachés d’administration centrale intègrent l’ENA par concours interne. La préoccupation exprimée par cet arbitrage était de ne pas fragiliser ce dispositif de promotion interne. Mais je reste convaincue qu’il faut diversifier la culture de l’administration d’État. Notre monde fait face à des évolutions très rapides et les enjeux sont de plus en plus complexes. Il faut faire preuve de créativité. La mixité des formations, des cultures est indispensable.

La mode des partenariats public-privé (PPP) pour les projets immobiliers des universités est-elle définitivement passée ?
Ce n’était pas une mode, mais un dogme. Il y avait une volonté de faire du tout-PPP alors que le recours à ce type de partenariat doit être exceptionnel et rendu nécessaire par la complexité et la taille du projet : c’est ce que dit la loi. Conséquence : quand je suis arrivée à ce ministère, tout était bloqué. Sur les 5 milliards d’euros du « plan Campus », cinq ans après la désignation de 13 projets innovants, seuls 156 millions avaient été débloqués pour des crédits d’ingénierie. Aujourd’hui, nous avons diversifié les dispositifs et nous sommes à 61 % de procédure hors PPP : subvention directe avec la maîtrise d’ouvrage public ou société de réalisation avec une gestion partenariale par les établissements d’enseignement supérieur, les collectivités locales et la Caisse des dépôts et consignations. Le ministère a remis les collectivités autour de la table, ce qui était indispensable pour réaliser les aménagements et les logements étudiants. Par ailleurs, un décret pris en Conseil d’État, à l’initiative du ministère, en octobre dernier, permet aujourd’hui aux universités d’emprunter à un taux très bas, à la Banque européenne d’investissement.

Quel bilan tirez-vous du grand emprunt pour les universités ?
L’idée était bonne, mais sa mise en œuvre parfois trop figée et trop élitiste. Au lieu de mettre les sites en concurrence comme par le passé, nous avons privilégié le travail en réseau, avec des projets partagés par l’ensemble de la communauté scientifique et universitaire. C’est pourquoi, le PIA 2 [deuxième phase du programme d’investissements d’avenir, ndlr] encouragera la coopération et les partenariats plutôt que la compétition frontale. Mais l’excellence sera toujours une exigence.

Propos recueillis par Bruno Botella et Laurent Fargues

Lire aussi : "Zéro pour les PPP à l'université" (2012)