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L’union fait la force dans les territoires

11 oct. 2013, PAR Raphaël Moreaux
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À un moment charnière pour l’économie sociale et solidaire avec la loi Hamon, les acteurs du secteur tentent de se structurer avec la création de pôles de coopération territoriaux. Un travail de longue haleine.


“Utopiste”, “sectaire”, “trop éloignée des principes de l’économie de marché” : les a priori envers l’économie sociale et solidaire (ESS) ont la vie dure. Pour y faire face, le think tank Labo ESS anime depuis 2009 une démarche qui vise à structurer les initiatives locales et à soutenir l’émergence de pôles de coopération territoriaux. “L’un des enjeux réside dans le changement d’échelle des structures de l’ESS. En amenant les différents acteurs à coopérer et à mutualiser leurs moyens au sein d’un même pôle, on démultiplie les forces de travail, on privilégie l’intelligence collective pour construire un projet socio-économique”, explique Françoise Bernon, déléguée générale du Labo.

En partenariat avec plusieurs acteurs du secteur, dont le réseau des collectivités territoriales pour l’économie solidaire (RTES), une vingtaine de pôles témoins sont identifiés en 2012 [cliquez ici pour lire notre article "Un pôle nantais en pleine mutation"]. Parmi eux,  le pôle “Éolienne en pays de Vilaine” est un fonds d’investissement solidaire qui mobilise l’épargne des citoyens pour la construction de parcs éoliens. De l’autre côté de l’Hexagone, dans la Drôme, le pôle “Sud Archer” relance un atelier de production de chaussures “made in France”, en associant les organismes de formation  locaux, des chefs d’entreprise et le Coorace, fédération  nationale de l’économie sociale et solidaire.

Les profils apparaissent d’emblée très divers. “Tous les pôles de coopération n’ont pas le même modèle, c’est là la complexité de l’affaire, reconnaît Françoise Bernon, il a fallu en formaliser les contours pour éviter que l’idée soit dévoyée.” Car pour l’instant, la majorité d’entre eux sont en cours de construction et cherchent encore leur modèle. 

Les collectivités en première ligne

Suivant le principe d’une économie bottom up (du bas vers le haut), l’idée fait son chemin jusqu’aux plus hauts sommets de l’État. La définition d’un “pôle territorial de coopération économique” (PTCE) est inscrite dans le projet de loi ESS de Benoît Hamon, examiné au Sénat ce mois-ci. Le 18 juillet dernier, un appel à projets transversal est lancé par 4 ministères (Logement, Économie sociale et solidaire, Ville, Redressement productif). Trois millions d’euros de financement seront répartis sur une quinzaine de projets à l’horizon 2014.

Si l’État s’empare aujourd’hui du sujet, les collectivités et les élus locaux sont depuis plusieurs années en première ligne de ce nouvel élan dans les territoires. “Ce sont des relais d’information primordiaux qui participent à notre rayonnement local et peuvent aussi nous confier des marchés publics liés à leur politique de développement durable”, confirme Elena Fernandes, animatrice et coordinatrice du pôle “Initiatives & Cité” à Lille, qui fait figure de pionnier sur le sujet.

Récompensé en 2011 par la Datar, le pôle lillois est une “grappe” de 19 entreprises composée de métiers de conseil, de formation et de communication reposant sur les valeurs de l’économie sociale et solidaire. En juin dernier, elles se sont installées dans des locaux communs, mutualisant certains de leurs outils et services. “Nous avons réalisé 15 000 euros annuels d’économies grâce aux tarifs dégressifs rien qu’en mutualisant nos factures téléphoniques”, indique Elena Fernandes, ajoutant que cette démarche n’aurait pas été possible avant la structuration en PTCE.

Des pôles de compétitivité étiquetés ESS ?

Acquérir plus de visibilité en fédérant les multiples acteurs, devenir l’interlocuteur privilégié des collectivités dans leurs politiques d’aménagement durable, infuser les idées d’innovation sociale dans l’économie classique : telles sont les ambitions affichées par ces pôles de coopération. Mais pour mener à bien ce parcours, il est encore nécessaire de faire preuve de pédagogie, notamment auprès des élus. “Notre attention porte sur le fait que toute réunion d’acteurs ne soit pas intitulée PTCE. Le rôle des collectivités est important dans la dynamique, mais elles ne peuvent décider de la création d’un pôle à partir de rien. Cela doit d’abord s’appuyer sur une réelle coopération des initiatives locales et cela ne se décrète pas, cela se construit”, insiste la déléguée générale du Labo ESS.

En raison de leur logique transversale qui peut concerner de nombreuses filières (industrie, culture, environnement, politique de la ville, etc.), les pôles interrogent aussi les collectivités sur leur mode d’organisation. “Quand on recherche des soutiens financiers, on nous répond souvent que l’on ne correspond à aucune « case » des dispositifs publics, confirme Elena Fernandes. C’est très frustrant quand on se compare aux pôles de compétitivité.”

L’objectif est-il justement de donner naissance aux cousins germains des pôles impulsés sous le mandant de Nicolas Sarkozy ? “Là où ils recherchent l’innovation technologique pour développer un marché mondial, nous sommes sur l’innovation sociale et le développement local. Le seul point commun, c’est d’organiser une collaboration entre acteurs pour développer un projet”, estime Françoise Bernon. À voir si l’avenir leur réserve la même place et les mêmes avantages qu’aux pôles de l’économie classique. L’affirmation de l’économie sociale et solidaire comme modèle de développement crédible en dépend.

 

INTERVIEW

“Les collectivités participent à la quasi-totalité des projets”


Anne-Laure Federici, déléguée générale du RTES (réseau des collectivités territoriales pour l’économie solidaire)

Quelle a été la démarche de votre réseau dans la réflexion sur les pôles de coopération ?
Nous nous inscrivons dans le cadre du travail mené depuis plusieurs années avec le Labo ESS. En constatant  les importants moyens affectés aux pôles de compétitivité, le Coorace et le RTES se sont interrogés sur la possibilité d’engager la même dynamique pour l’économie sociale et solidaire. Contact avait été pris à l’époque avec le cabinet de Christine Lagarde [ministre de l’Économie de Nicolas Sarkozy, ndlr] où nous avions eu de bons retours. Depuis, nous n’avons cessé d’avancer dans la réflexion aux côtés de plusieurs collectivités sur les expériences d’ores et déjà menées sur le territoire.

Quelle est la place des collectivités dans le développement des pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) ?
Les premiers résultats d’une étude menée par RTES montrent que, sur une cinquantaine de pôles identifiés, les collectivités participent à la quasi-totalité des projets, 94 % par exemple pour les régions. Dans un tiers des cas, il s’agit d’un appui financier mais cela passe aussi par une participation au comité de pilotage du pôle ou la mise en place d’un espace de concertation pour les différents acteurs. Elles peuvent aussi inciter à la coopération en lançant des appels d’offres publics qui exigent une réponse collective de plusieurs structures. Cela a été le cas par exemple à Saint-Étienne.

Êtes-vous satisfaite de l’inscription des PTCE dans la loi Hamon ?
RTES se félicite de la reconnaissance des pôles dans la loi et du financement mis en place par l’appel à projets, mais nous avons deux regrets. D’abord, la place des collectivités, tout comme celle des centres de recherche, y apparaît facultative. Elle est seulement évoquée “le cas échéant”. D’autre part, le montant de l’appel à projets de 3 millions d’euros apparaît assez faible au regard du nombre d’initiatives locales et de l’intérêt que cela représente pour notre économie.

Propos recueillis par R. M.