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Cédric Villani : “Je ne suis pas certain que l’éducation nationale saisisse les enjeux de l’enseignement de l’informatique”

1 juil. 2016

Cédric Villani dans son bureau de l’Institut Poincaré. - © Jérôme Mars/JDD/SIPA

Pour le plus célèbre des mathématiciens français, médaille Fields en 2010, les politiques publiques ont la fâcheuse tendance de raisonner à courte vue, passant à côté de “révolutions conceptuelles” tels le numérique et l’enseignement de l’informatique. 


Vous avez dénoncé les choix budgétaires du gouvernement, qui prendraient la recherche comme “variable d’ajustement”. Est-ce une forme d’aveuglement des politiques publiques ?
C’est malheureusement un réflexe naturel de courte vue : en période de tension budgétaire, on va chercher les budgets là où leur absence ne se fait pas sentir. Et en recherche, les effets sont très indirects et sur le très long terme. Mais c’est un mauvais calcul car la recherche se prépare longtemps à l’avance et participe à la compétitivité de l’économie, de même qu’à la fierté d’une nation et à sa confiance en l’avenir.  

Que pensez-vous de la réforme du collège, qui n’en finit pas de susciter la désapprobation de nombre d’enseignants ?
La réforme du collège est compliquée, mais elle porte des nouveautés très positives. Premièrement, l’affirmation de ce qu’à la fin des fins, c’est l’enseignant qui compte. Son rôle est réaffirmé par rapport aux programmes, qui sont une base indicative à partir de laquelle l’enseignant développe des projets en fonction de ses préférences. Et deuxièmement, la réforme s’appuie sur les nouveaux cycles d’enseignement, qui donnent de la marge de manœuvre aux enseignants pour étudier les notions. Cela va dans le sens d’un rôle renforcé de l’enseignant et d’un cadrage moins contraignant.
On voit à leurs réactions qu’ils ont du mal à se faire à cette idée, mais je pense que cela va être extrêmement positif sur le long terme. En revanche, le court terme risque d’être un peu “rock’n roll”, parce que la réforme a été menée avec une vitesse inouïe et que l’éducation nationale est un paquebot énorme.
Le devoir de l’éducation nationale, c’est de donner aux enseignants les moyens de mener l’action qu’ils souhaitent, de la confiance et un cadre d’exercice. Il y a finalement, pour le ministère, plus de travail à mener sur l’organisation des circuits de formation, sur la fréquence du système d’évaluation, sur l’administration, sur le rapport des enseignants à leur proviseur, sur le liant pédagogique, sur l’environnement éducatif plutôt que sur les programmes en eux-mêmes. Je pense que ces principes ont été globalement compris par les personnes en charge, mais leur mise en œuvre demande un gros travail.

L’éducation nationale a-t-elle saisi les enjeux de l’enseignement de l’informatique ?
Je n’en suis pas certain. L’objectif premier de cet enseignement n’est pas de former des informaticiens, c’est de former des citoyens conscients de ce qu’est l’informatique, des mécanismes de pensée et des évolutions de pratiques que cela suppose. Et de découvrir un art qui a emmené l’humanité sur les chemins d’une révolution. Tous nos enfants doivent apprendre la Révolution française en classe d’histoire, car cela a joué un rôle majeur sur le pays dans lequel nous vivons ; de même, tous nos enfants doivent apprendre ce que c’est qu’un programme informatique, car cela a changé la marche du monde. Et le meilleur âge pour apprendre cela, c’est quand on est jeune et que la programmation est un jeu. Initiation à la programmation pour tous, dès l’âge de 10 ans : voilà ce qui serait une ambition appropriée au sujet. 

Le plan Numérique, doté d’1 milliard d’euros sur trois ans, ne suffit-il donc pas ?
Le plan Numérique qui se déploie à la rentrée financera notamment l’équipement en tablettes des élèves de 5e. Mais pour l’informatique comme champ disciplinaire, il n’y a pas grand-chose. Des tablettes, les élèves en ont à la maison ! Savoir se servir d’une tablette, ce n’est pas cela l’enjeu : un enfant un tant soit peu curieux apprendra cela tout seul, sans aide. En éducation, l’enjeu, c’est d’apprendre à penser, ce qui est bien plus difficile. Très peu d’enfants auront la possibilité d’apprendre l’informatique, l’algorithmique en famille. C’est le rôle de l’école. De la même façon que l’on apprend l’art des démonstrations mathématiques à l’école plutôt qu’en famille. Ce n’est donc pas pour des tablettes que l’éducation nationale doit donner de l’argent : la valeur ajoutée de l’école est dans la relation cruciale enseignant-élèves.

Il faudrait donc créer un Capes d’informatique ?
Dans l’absolu, ce serait certainement très bien. Mais en termes de démographie des enseignants, créer un Capes d’informatique maintenant, d’un coup, serait intenable. Pour pourvoir aux besoins, on dit que l’éducation nationale devrait recruter uniquement sur cette discipline pendant trente ans… Ce n’est donc guère réaliste. Pour combiner ambition et réalisme, on pourrait imaginer une période de transition avec un Capes de mathématiques où il y aurait une option informatique, puis des situations plus mélangées ensuite, allant vers une spécialisation. À cet égard, on peut s’inspirer, soit pour la période transitoire, soit pour le long terme, de l’enseignement professionnel, où la bivalence des professeurs a été maintenue.
N’oublions pas non plus que les maths sont la discipline la plus touchée par la pénurie de candidats et que la pyramide des âges des enseignants n’est pas favorable. Il est très dur de faire une politique de ressources humaines quand on est en situation de pénurie, et c’est exactement ce qui nous arrive.

Le manuel d’informatique à destination des enseignants que publie la Fondation La main à la pâte* peut-il répondre aux attentes [lire encadré] ?
Il y avait de nombreux manuels individuels pour apprendre à programmer ; moi-même je me souviens d’en avoir étudié plus d’un. Mais il n’y en avait aucun pour donner aux enseignants une méthode pédagogique. Cela comble un créneau véritable. Ce qui explique le succès aussi foudroyant du projet “1, 2, 3… codez !” : 9 400 enseignants sont déjà inscrits sur un projet de formation [lancé par l’Académie des sciences, ndlr] il y a quinze jours seulement. L’objectif était de 10 000 enseignants en deux ans, il a été atteint en deux semaines !

Au-delà du codage lui-même, quel peut être l’apport de l’informatique pour les élèves ?
Évidemment, l’informatique se fait majoritairement sur un ordinateur. Mais ce qui compte, c’est la démarche de l’algorithmique, de la mise en programmation de la réflexion structurée, à laquelle on peut s’initier, même sans ordinateur. On est à l’opposé d’une conception qui a envahi le monde de la pédagogie de manière un peu pernicieuse, selon laquelle “on va habiller la pédagogie de numérique pour la transmettre aux enfants”. Cette vision a fait son chemin, même dans les déclarations du Président Obama. Or après quelques années de ce régime, on voit qu’il n’y a guère de gain pédagogique à cet ajout d’une couche numérique (cela a été bien analysé par l’OCDE, dans une étude datant de la fin 2015). Mais la démarche dans laquelle s’est investie La main à la pâte, c’est de comprendre le cœur de la démarche de programmation, et cela tient du raisonnement et des habitudes mentales. Finalement, ce n’est pas l’outil numérique qui compte le plus, c’est bien l’enseignant. Ce n’est pas la familiarité avec la machine, mais l’habitude de la démarche, de la réflexion, de la pensée informatique. En outre, je le répète, c’est une aventure intellectuelle passionnante.

Il existe donc une “pensée informatique” ?
Bien sûr. Sans elle, on n’aurait jamais pu mettre en œuvre les algorithmes qui sont si utiles dans tous les secteurs de l’informatique. Les révolutions techniques sont toujours précédées de révolutions conceptuelles, et ce sont ces dernières qu’il est difficile et important de saisir. En même temps, mathématiques et informatique sont très liées. Pour les mathématiciens, l’informatique est une belle caisse de résonance pour illustrer des concepts : vous pouvez programmer telle fonction mathématique et jouer avec. Mais plus encore, le simple fait de s’entraîner à l’esprit de programmation vous apprend à structurer votre pensée. Vous vous posez la question sur le statut des objets : où est la variable, où est la fonction ? Quel rôle ont-ils les uns par rapport aux autres ? C’est de la logique, c’est presque une question de grammaire.
Poincaré prônait l’enseignement du latin pour tous, pour apprendre à penser. L’informatique, c’est encore mieux que le latin dans cette optique : parce qu’il n’y a pas d’exceptions, parce que la structure d’un programme est en gros celle d’une démonstration mathématique, mais aussi parce que, en programmation, l’élève peut essayer et recommencer, améliorer, se corriger lui-même — si le programme ne fonctionne pas, c’est qu’il est faux !  Alors qu’en maths, si votre démonstration est fausse, vous n’avez guère de moyens de le voir par vous-même, vous avez besoin du regard de l’enseignant.

L’algorithme d’Admission post-bac (APB), lui, n’a pas précisément la réputation d’être pur et parfait… 
Une admission, c’est très multifactoriel et il est normal que ce soit résolu avec un algorithme ad hoc, avec des recettes de cuisine. Mais vouloir un système parfait, ce serait un leurre. Briser le côté très directif de l’ensemble du système français n’est pas une mauvaise chose : il est normal qu’il y ait des situations laissées sans déterminisme. De plus, l’algorithme est indispensable car le volume à traiter est énorme. Mais il est améliorable, c’est vrai, en ce qu’un regard humain doit pouvoir venir par-dessus le logiciel pour examiner des recours et donner plus de droits à l’humain. C’est une question délicate parce que l’on dira “si l’algorithme a fait cela, de quel droit modifierait-on le résultat ?” Il faut réfléchir à cela. Des gens m’écrivent pour me signaler des situations aberrantes dans l’algorithme APB. Certains cas sont simplement révoltants. Des cas hors norme, où on se dit qu’il pourrait y avoir un peu plus de marges de manœuvre au niveau humain. J’imagine que cela s’améliorera progressivement.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé

Un manuel pour apprendre aux profs à enseigner l’informatique
“C’est un outil clé en main pour les enseignants qui n’ont jamais fait d’informatique”, expose l’un des auteurs de 1, 2, 3… Codez !, David Wilgenbus, formateur et responsable de la production de ressources à la Fondation La main à la pâte, portée par l’Académie des sciences. “Les professeurs n’ayant pas de formation en informatique, il fallait trouver des outils pédagogiques.” Avec ce nouveau projet, associé à une offre de formation à l’enseignement de l’informatique, La main à la pâte vient combler “une carence” dans la formation initiale et continue des professeurs, que l’éducation nationale a bien du mal à organiser, tant “le corpus d’enseignants à former est gigantesque”.
Il y a vingt et un ans, l’Académie avait lancé l’opération La main à la pâte après avoir constaté que seuls 3 % des enseignants du primaire enseignaient les sciences à leurs élèves. “On estime que 50 % des enseignants de primaire pratiquent des sciences aujourd’hui, précise David Wilgenbus. On a donc fait la moitié du travail. Il reste l’autre moitié à toucher et c’est le plus difficile.” L’apparition de l’informatique dans les nouveaux programmes scolaires est aussi une formidable opportunité pour inciter les enseignants à faire des sciences tout court.

 

*1, 2, 3… Codez ! de Claire Calmet, Mathieu Hirtzig et David Wilgenbus. Editions Le Pommier, juin 2016, 21 euros