Quantcast

La démocratie participative à l’épreuve du pouvoir

16 sept. 2016, PAR Pierre Laberrondo

Le conseil municipal de Grenoble a été perturbé, le 11 juillet, par des manifestants qui protestaient contre le plan d'économies présenté par le maire, Eric Piolle - Capture vidéo France Bleu Isère

Paris et Grenoble innovent afin d’associer les citoyens à certaines décisions municipales. Une petite révolution aux effets incertains. Dernier volet de notre dossier consacré aux citoyens décideurs.


En juillet, un vent de fronde est venu perturber la quiétude de l’été grenoblois. En présentant un “Plan de sauvegarde des services publics municipaux”, austère, bâti sur une série de mesures dont certaines très symboliques comme la fermeture de trois bibliothèques et la baisse des effectifs, la municipalité écologiste a dû faire face à une bronca, notamment au sein de son électorat. Autant, voire davantage que les mesures elles-mêmes, l’élaboration très verticale de ces décisions sensibles a suscité l’incompréhension, deux ans à peine après la campagne électorale qui avait consacré la démocratie de proximité à la scandinave et cette fameuse coconstruction des politiques publiques chères au nouvel édile, Éric Piolle. “Le plan n’a pas été coconstruit, c’est vrai, concède Pascal Clouaire adjoint au maire chargé de la démocratie locale. Nous nous sommes dit que c’était trop compliqué dans le temps qui nous était imparti (six mois) et compte tenu de la complexité de sa construction.”

Loin des estrades, la nouvelle municipalité, déjà instruite par deux années au pouvoir, a aussi pris en compte certaines réalités moins avouables et pas forcément dans la ligne de l’idéal de campagne. Le risque, par exemple, de se trouver confronté au biais de confirmation, c’est-à-dire à une certaine propension des habitants les plus impliqués à défendre l’intérêt des services administratifs qui leur sont proches (proximité relationnelle, géographique, etc.). 

L’intérêt général en question

L’intérêt particulier versus l’intérêt général…  À l’avenir, la municipalité réfléchit à des alternatives. “La mécanique du budget est trop complexe pour concerner la plupart des gens, estime Pascal Clouaire. Il faudrait en quelque sorte leur prémâcher le travail de manière à proposer plusieurs scenarii en repérant les mesures phares et symboliques, celles dont on sait d’avance qu’elles sont liées à la controverse. À partir de là, on pourrait construire, sur une partie du budget, des scenarii alternatifs mis à discussion.” 

La polémique estivale ferait presque oublier les autres innovations démocratiques en cours de mise en place dans le chef-lieu du département de l’Isère. Ainsi, cette année, les pétitions qui auront réuni les signatures de 2 000 Grenoblois de plus de 16 ans, présentées lors du prochain conseil municipal du 26 septembre et éventuellement non retenues par ledit conseil, pourront malgré tout être soumises au vote des administrés lors d’une semaine de vote organisée en octobre. L’équipe écologiste a aussi mis sur pied des conseils citoyens afin de mobiliser le plus grand nombre d’habitants concernés par des projets ou des problématiques communes. Sans parler du fameux budget participatif élaboré par les Grenoblois : 800 000 euros cette année, soit 2 % du budget d’investissement (avec un objectif en fin de mandat de 2 millions d’euros, soit 5 %). 

Innovation ou gadget ?

Le budget participatif, c’est aussi la grande affaire du premier mandat de la socialiste Anne Hidalgo à la mairie de Paris. “Les Parisiens peuvent choisir entre un peu d’art aux portes de Paris, des jeux de rue ou quelques potagers dans les écoles”, s’était moquée l’élue PRG Danielle Simonnet lors du lancement, en 2014, en dénonçant une “belle campagne de com’-gadget”. Pour convaincre, la capitale a pourtant investi des moyens assez conséquents : 5 % de son budget d’investissement, soit près d’un demi-milliard d’euros jusqu’en 2020. 

Le message se veut clair : les élus restent à la manœuvre des grandes décisions budgétaires, mais une ouverture est faite en direction des citoyens. Résultat : 40 000 votants en 2014 et 70 000 en 2015. Cette année-là, 5 000 propositions ont été formulées et 200 réalisées à l’issue d’un processus d’analyse par les services de la ville et d’une votation citoyenne. “Nous nous étions engagés à répondre à chacun sur le coût et la faisabilité de son projet, mais nous avons vite compris qu’il fallait changer d’organisation et que des renforts en ressources seraient nécessaires”, raconte Julien Antelin, directeur de cabinet de Pauline Véron, l’adjointe au maire chargée de la démocratie locale. 

Parmi les premières mesures votées par les Parisiens : le développement d’une dizaine d’espaces de travail (coworking) étudiants-entrepreneurs, la mise en place d’un système de tri des déchets mobiles ou le renforcement du plan Vélo et du nombre de pistes cyclables. Pour y parvenir, une petite révolution s’est fait jour en coulisse, avec l’apparition d’un triptyque nouveau administration-élus-citoyens. 

“Avant, les ordres venaient des élus, note Julien Antelin. Là, ce sont les élus et les habitants qui passent commande à l’administration. C’est une révolution au niveau de l’administration, qui doit adapter sa façon de travailler d’un point de vue calendaire”, analyse-t-il en identifiant un autre axe de progrès : “Nous devons mieux informer les habitants sur le fonctionnement du budget participatif, que les gens ne comprennent pas toujours.” 

À Paris comme à Grenoble, la pérennisation de ces expérimentations, au-delà des mandats au cours desquels elles ont été engagées, constituera un bon test pour juger du niveau d’adhésion de la population.

Pierre Laberrondo et Soazig Le Nevé