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Les “civic tech” renouvellent le logiciel démocratique

29 sept. 2016, PAR Soazig Le Nevé
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Internet a bouleversé presque tous les aspects de notre vie quotidienne… sauf le fonctionnement de nos démocraties. Un gros morceau et pas des moindres, que des “technologies citoyennes” appelées “civic tech” prétendent révolutionner.


C’est Félix Boutet qui raconte. Sur le site Politizr, fer de lance des “civic tech”, ce retraité fait la chronique d’un référendum local qui a eu lieu le 26 juin 2016, à Octeville-sur-mer. Enjeu : que faire d’un ancien stade situé en centre-ville. “Le résultat du vote a été très clair : 70 % des habitants se sont prononcés contre la construction de logements à l’emplacement du stade, mais la participation a été très faible : 20 %”, relève-t-il. Alors que le quota de participation de 50 % n’était pas atteint, le maire avait toute latitude pour passer outre ce vote en maintenant son projet, ce qu’il n’a pas fait. “La participation très faible au scrutin ainsi qu’à la réunion publique organisée par le maire devrait nous interroger”, poursuit le narrateur citoyen. Légaux depuis 2003, les référendums locaux “ne sont peut-être pas à la hauteur de l’évolution de la révolution numérique en cours”, analyse-t-il.

Le Web. C’est là qu’il faut mettre toutes les questions en débat, depuis les querelles de clocher jusqu’aux consultations sur les projets gouvernementaux et parlementaires. Les tenants des “civic tech” y croient dur comme fer, pour changer les règles d’un jeu démocratique auquel trop de Français ne participent plus.

“Nous vivons dans un monde façonné par nos interactions sur Internet. Alors pourquoi pas nos lois ?” s’interroge ainsi le collectif lancé en Argentine en 2012, Democracy OS, qui se dit prêt à “rendre la démocratie plus intelligente”. Les “civic tech” sont “une réponse à l’indignation, au désenchantement”, illustre Virgile Deville, fondateur et président de Democracy OS France. “Elles sont une façon de redonner confiance, de réintégrer la participation et la volonté citoyennes. Le tout dans la transparence, sans aucun processus biaisé. On se partage du code et il y a une rétroalimentation des technologies et des usages”, décrit-il.

“Hacker l’Assemblée nationale”

Derrière la nébuleuse des “civic tech”, on retrouve cette même volonté de renforcer l’engagement citoyen, la participation au débat et aux décisions mais aussi la transparence des élus. Il y a d’abord les plates-formes de pétitions, comme Avaaz ou Change.org. Puis les décrypteurs de l’action publique et parlementaire comme Nosdeputes.fr ou Lafabriquedelaloi.fr. Viennent ensuite les plates-formes collaboratives qui prétendent prendre part directement à la décision publique, telles Politizr ou Stig pour “influencer les élus au quotidien”. Chaque jeudi à 18 heures, les idées citoyennes qui ont le plus de succès sur Stig sont présentées dans une émission diffusée en live sur Youtube et Facebook avec un chat pour permettre aux internautes de rejoindre les débats. 

De son côté, le collectif Ma voix propose de “hacker l’Assemblée nationale” en faisant élire des citoyens volontaires aux élections législatives de 2017 afin de faire entrer la démocratie “dans l’ère de la multitude, de l’interdépendance, du partage et de la coopération”. Formés et tirés au sort, ces citoyens voteraient ainsi pendant cinq ans sur toutes les lois en suivant les avis donnés sur la plate-forme. Nous sommes de ceux qui n’arrivent plus à aller voter la tête haute. Certains d’entre nous ne votent plus du tout, d’autres votent blanc, ceux qui votent encore le font par défaut, avec tristesse ou colère”, explique le collectif sur son site Internet. Nous nous sentons piégés par un système politique qui ne nous respecte pas, ne nous entend pas, et depuis quelques temps, nous dégoûte même par ses frasques, ses renoncements, ses promesses jamais tenues, ses mensonges, ses trahisons, son inhumanité.”

On l’aura compris : la rupture est désormais si profonde que l’heure est aux remèdes démocratiques de cheval, afin de construire une offre politique qui ressemble au monde actuel : libre, connecté, coopératif, interdépendant. “Où que nous soyons, nous avons déjà pris nos responsabilités. Dans nos vies professionnelles, associatives, dans nos familles, dans nos quartiers, nos immeubles, les conseils d’école, nous sommes déjà debout à donner le meilleur de nous-mêmes pour le bien commun”, estime le collectif Ma voix. Essayer la démocratie au sens propre. Ne jamais décider sans l’avis de la communauté numérique. Les “civic tech” ne verseraient-elles point dans de doux idéaux ?

Une culture politico-administrative à bousculer

“C’est bien que tout le monde se lance dans les « civic tech » mais il est compliqué de faire que la voix du citoyen porte vraiment et que ce ne soit pas décevant, relativise pourtant Pierre-Louis Rolle, coordinateur des projets numériques et citoyens à Nanterre. Car il y a toujours un frein qui s’active, à la fin, soit au niveau politique, soit au niveau de l’administration. C’est une culture à bousculer.”

Ainsi, l’exemple de Nanterre montre que “même s’il y a une assez forte volonté politique, cela se complique quand il faut faire travailler ensemble des services”. Car “bien souvent ces projets bouleversent l’ordre des choses et cela ne se passe pas bien, par exemple entre une direction des services informatiques et une direction de la communication”, illustre Pierre-Louis Rolle. Seuls les services chargés de l’urbanisme accueillent les “civic tech” avec enthousiasme car elles permettent à nombre de leurs travaux de sortir enfin des bureaux municipaux. “Ce sont ces services-là qui collaborent le plus avec nous”, témoigne Pierre-Louis Rolle.

En mars 2016, Nanterre a ainsi lancé sa première plate-forme collaborative conçue avec Virgile Deville, de Democracy OS. “Nous avons passé un marché d’une valeur de 12 000 euros prévoyant la formation des élus et des citoyens. On a créé de A à Z un outil mutualisable”, explique Pierre-Louis Rolle, qui se félicite que la ville de Paris ait déjà utilisé la partie concertation de cette plate-forme pour réaliser le bilan de mandat d’Anne Hidalgo, deux ans après son élection. “On récupère, on se nourrit, c’est bien mieux qu’un circuit Web fermé et privé”, ajoute-t-il.

À Nanterre, 6 concertations ont déjà été menées. La plus grosse, “les Assises pour la ville”, a consisté en un diagnostic sur l’état des politiques, eu égard à la baisse des dépenses publiques. Une dizaine de questions étaient posées. Les participants mettaient leurs événements à l’ordre du jour sur la plate-forme et en publiaient le compte-rendu. Bilan : près de 4 000 visites et 400 contributions, dont la moitié d’écrits collectifs. 700 questionnaires papier ont également été pris en compte. “Soit 1 800 personnes dont on retrouve la voix, calcule Pierre-Louis Rolle. C’est beaucoup par rapport à d’autres opérations.”

“Pour lancer une concertation, l’impératif est de poser une question qui saura attirer les gens et de déterminer dans quel créneau et agenda politiques on se situe”, relate Pierre-Louis Rolle. Mais il faut aussi des “relais de terrain” : “une annonce dans le journal et deux posts sur Facebook ne suffisent pas. Il faut de la rencontre physique.”

Outil de décision… ou de communication

Trouver la bonne “civic tech” est devenu un enjeu pour les collectivités, démarchées toutes les semaines par des entreprises privées leur offrant, à prix d’or, leurs applications mobiles. Depuis quelques années, un marché se structure et comme toujours, la concurrence fait rage. “Certaines entreprises vous font payer 1 000 euros pour utiliser la plate-forme, puis 45 000 euros de services et conseils derrière… D’autres au contraire vendent 12 000 euros la plate-forme puis 3 000 euros de conseils”, détaille le coordinateur des projets numériques et citoyens à Nanterre.

“Mais ces applis-là proposent toujours une vision binaire, où des élus demandent à leurs électeurs si oui ou non, ils veulent de ceci ou de cela… Or il y a peu de questions politiques auxquelles on peut répondre par oui ou par non ! C’est là une démarche de communication publique et pas de participation citoyenne”, alerte Pierre-Louis Rolle.

Et pour cause : il est des élus qui affectionnent certaines applications privées dans le seul but d’avoir un outil de gestion de leur popularité. Le think tank Décider ensemble a d’ailleurs publié en mars 2016 un baromètre de la démocratie locale numérique, qui montre qu’à 70 %, les élus misent sur les “civic tech” pour obtenir des informations et qu’à 30 % seulement, ils y recourent pour “faire émerger des idées, éclairer la décision”…

Un peu comme ces 43 députés, qui, dans une proposition de loi déposée le 20 avril dernier, souhaitent rendre obligatoire la consultation en ligne avant l’examen de tout projet de loi au Parlement. Il s’agit d’accompagner la révolution numérique de la démocratie représentative vers une « V2 » qui renouvelle l’interface législateur-citoyen au moyen, notamment, d’un “Parlement plate-forme”, expliquent-ils dans l’exposé des motifs. Avant de prévenir, prudents : Cette proposition de loi ne remet pas en cause la légitimité du gouvernement à initier la loi. Ni celle du Parlement à l’initier, puis à la voter.”