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Enquête : l’irrésistible ascension de la sécurité privée

22 nov. 2016, PAR Soazig Le Nevé
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Contrôle à l'entrée du festival Plages électroniques à Cannes, début août 2016 - Lionel Urman/SIPA

De prime abord mal connue et redoutée, la sécurité privée est aujourd’hui un acteur majeur de la sécurisation des espaces accueillant du public. Repoussant toujours plus les limites de son champ d’action. Premier volet de notre dossier consacré à la montée en puissance de la sécurité privée.


Cette nuit-là, Jean-Pierre Tripet, président du Syndicat national des entreprises de sécurité privée (Snes), la raconte heure par heure : à 22 heures, le 13 novembre 2015, alors que le pays apprend la nouvelle des attaques simultanées au Bataclan, sur des terrasses de brasseries parisiennes et au Stade de France, la peur est à son comble et son téléphone crépite. « Tous mes clients m’ont appelé au même moment pour me demander de doubler les effectifs de surveillance sur leur site. À 4 heures du matin, 75 % des demandes étaient satisfaites. À 6 heures du matin, 100 % », rapporte-t-il, estimant avoir « prouvé la réactivité du métier ».

Fort de 200 000 agents, le secteur de la sécurité privé est devenu un levier considérable d’action sur lequel les forces de l’ordre peuvent s’appuyer, à condition de ne pas verser dans la confusion des genres et la dilution du service public. Comme le dit Jean-Pierre Tripet, « les conditions de vie actuelles font que la sécurité privée est un acteur permanent de la sécurité nationale ». Un cran a été franchi le 23 octobre, quand le directeur général de la police nationale, Jean-Marc Falcone, hué par ses troupes après l’agression de deux policiers exerçant une garde statique à Viry-Châtillon (Essonne), a proposé qu’une série de missions n’incombent plus à la police et soient confiées à des entreprises privées. 

La sécurité privée reste une profession assez mal connue, même si l’on croise tous les jours des agents. Ils se fondent dans le paysage et l’on s’interroge assez peu sur leur statut et leur pouvoir. « C’était encore récemment une profession peu reluisante, qui commence aujourd’hui à s’enraciner. Tout le monde en comprend l’utilité et il n’y a plus de remise en cause idéologique », estime Frédéric Ocqueteau, directeur de recherches au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip) à l’université de Versailles Saint-Quentin.

Développement tous azimuts

Ces dernières années, le besoin énorme de sécurité a ouvert la voie au développement tous azimuts de sociétés privées, actuellement au nombre de 10 000, dans les domaines du gardiennage et de la surveillance humaine, de la sécurité incendie, de la protection rapprochée, de la télésurveillance, de la sécurité informatique ou encore du contrôle des accès et du transport de fonds.

« Pendant longtemps, régnait la peur que le marché privé n’envahisse les prestations de sécurité et que des acteurs mal contrôlés ne prétendent faire du coercitif. Or le secteur privé n’a jamais revendiqué de faire de la sécurité active. Ils font de la sécurité passive dans des lieux accessibles au public, notamment à travers la fouille des sacs, tâche que n’assume plus la sécurité publique. C’est de la coproduction par complémentarité », décrit Frédéric Ocqueteau.

Le contexte sécuritaire pourrait ouvrir d’ici peu de nouvelles perspectives au secteur. « On peut penser au port d’arme, qui pourrait être octroyé sous conditions à des employés de sécurité privée. À la surveillance de l’espace public confiée en partie à des opérateurs privés, sous des conditions rigoureuses. Mais aussi à des polices d’entreprises, comme celles de la RATP ou de la SNCF, dont les prérogatives pourraient être élargies », confie un fin connaisseur du dossier.

Sans parler des perspectives offertes par les nouveaux outils numériques, qui pourraient sceller une coopération en matière de big data. Des services basés sur de la surveillance ou du profilage seraient alors délégués, avec des modalités strictes, à des opérateurs au service de l’administration ou de secteurs sensibles.

Quête de complémentarité

La sécurité privée est bel et bien devenue indispensable. Elle apporte en outre l’occasion aux forces de l’ordre de se recentrer sur leur cœur de métier. « Il y a longtemps que la police nationale travaille avec le secteur privé car plusieurs réformes et lois ont désengagé les policiers de la sécurisation de certaines grandes manifestations, comme les championnats de foot ou les 24 heures du Mans, affirme ainsi Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du syndicat d’officiers de police, SCSI, Syndicat des cadres de la sécurité intérieure. Cela permet à la police de revenir sur ses missions fondamentales, à savoir la sécurisation de la voie publique et la lutte contre
la délinquance. »

Mais cette montée en puissance « nécessite une clarification de “qui fait quoi” pour qu’une cohérence existe sur l’ensemble du territoire », poursuit-il. « Pour nous, le privé peut assumer des missions comme les sorties d’école, la sécurisation des centres commerciaux ou des parcs de loisirs… On n’a pas les moyens de mettre des policiers partout. Simplement, les rôles doivent être définis de la même façon sur tout le territoire », soutient Jean-Marc Bailleul, regrettant que « faute de moyens financiers pour se payer une sécurité privée », certaines communes soient amenées à annuler des festivités.

Si la coproduction avance ainsi par à-coups, il reste que « les mentalités évoluent lentement », analyse Christophe Aubertin, directeur de la licence professionnelle « sécurité des biens et des personnes » à l’université Paris-Descartes. « Par exemple, développe-t-il, à Londres, dans chaque poste de police, il y a une liste des agents de sécurité privée du quartier auxquels on peut faire appel pour recueillir rapidement les informations et faciliter une éventuelle intervention. Entre sécurité publique et privée, la frontière existe, mais elle est beaucoup moins étanche qu’en France, où la tendance de chaque métier est de se replier sur soi et d’éviter le contact avec les métiers voisins conçus comme des rivaux. »

Rôle d’observateur

Demeure ainsi une défiance d’un certain nombre de représentants des forces publiques à l’égard des agents privés. Pourtant, « les agents de sécurité privée se chargent de la sécurité du quotidien, ils sont sur place, ils sont donc en situation d’observer la délinquance. Il s’agit d’une forme de renseignement qui pourrait être précieuse y compris dans la lutte contre le terrorisme », argumente Christophe Aubertin. « C’est elle qui décèle le mieux les signaux faibles soit dans les entreprises, soit dans des lieux accueillant du public. Les agents privés alertent les forces publiques au moindre doute », corrobore le chercheur Frédéric Ocqueteau.

Toujours en quête de reconnaissance et de légitimation, le président du Snes, Jean-Pierre Tripet, clame que les agents privés « ne veulent pas être des acteurs de seconde zone de la sécurité ». « Nous sommes volontaires et nous le prouvons, affirme-t-il. La coopération de sécurité existe bel et bien au niveau administratif, au plus haut sommet de l’État et au Cnaps [Conseil national des activités privées de sécurité, ndlr]. Nous demandons que cette coopération devienne effective sur le terrain. »

Limites à ne pas franchir

Le représentant des entreprises privées l’assure : pas question de mordre sur les prérogatives de maintien de l’ordre, qui appartiennent à la sécurité publique. Mais en revanche, il y a urgence à ce que les services départementaux ou régionaux ou encore les municipalités se concertent avec les sociétés de sécurité privée en amont d’un événement, lors des tours de table préparatoires. « Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce serait une reconnaissance pour nos agents et un gain d’efficacité évident, argumente Jean-Pierre Tripet. Il faut que ce soit un réflexe tout comme nous faisons, nous, des réunions de retour d’expérience » dont le bilan pourrait être partagé avec les forces de sécurité publique.

Même si le Cnaps déploie des outils de contrôle et d’encadrement, les sociétés privées de sécurité pourraient potentiellement constituer trois menaces qui méritent une attention particulière : la pénétration directe dans l’appareil de l’État (externalisation de la sécurité au sein des bases militaires par exemple) mais aussi la menace à l’égard des plates-formes aéroportuaires (où des personnes malintentionnées peuvent avoir connaissance des faiblesses ou des failles du système). Troisième menace enfin, l’espionnage économique avec intention de nuire.

« Certains agents du secteur privé se transforment parfois en shérifs et commettent des exactions, font preuve de brutalité, ne présentent pas de carte professionnelle, revêtent une tenue peu conforme… », admet Alain Bauer, professeur de criminologie et président du Cnaps. « Manque alors le respect du cadre. Mais sur le fond, on est bien dans la coopération et cela s’est amélioré en 2015. On élimine la mauvaise graine ! » promet-il.

Le vrai problème, c’est « la sous-sous-sous-traitance » : « On se retrouve parfois face à un huitième sous-traitant dont nul ne sait d’où il sort. Des gens sans uniforme et dans des tenues aléatoires qui se retrouvent gardiens d’une bijouterie de la rue Royale », alerte Alain Bauer. Le rôle du Cnaps est de faire de la police préventive mais aussi répressive. Avant l’Euro de foot, l’instance a révisé les 350 000 cartes attribuées pour voir qui pouvait être agent et qui ne le pouvait pas. Bilan : 1 % des cartes ont attiré l’attention du Conseil national et 0,1 % ont nécessité de prendre des mesures.