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Jean-Yves Daniel : “L’engagement des jeunes est au cœur de la cohésion sociale”

2 déc. 2016
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Jean-Yves Daniel, doyen honoraire de l'inspection générale de l'Education nationale - MENESR

Doyen honoraire de l’inspection générale de l’Éducation nationale, Jean-Yves Daniel est chargé d’une mission visant à clarifier et renforcer les liens entre son ministère et les forces de défense et de sécurité. Objectif : faire renouer les jeunes avec l’engagement.


Quelques jours avant mon départ en retraite, Najat Vallaud-Belkacem [la ministre de l’Éducation nationale, ndlr] m’a confié une mission consistant à réfléchir “à un cadre élargi qui définirait les coopérations entre son ministère et les forces de défense et de sécurité, afin de développer les contributions et la concertation de ces institutions de la République avec le système éducatif”. Cela concerne en particulier la prévention du décrochage et de l’échec scolaire, le maintien du lien social pour les jeunes exclus de la réussite scolaire, la lutte contre les phénomènes de radicalisation et la recherche sur leurs processus, la promotion des valeurs de la République et la laïcité, l’accès à la réserve opérationnelle pour les jeunes et leur contribution à la résilience nationale…

Vaste ensemble pour un doyen honoraire de l’inspection générale de l’Éducation nationale (Igen), qui a pu cependant paraître pour la ministre capable de mener à bien cette mission en raison de cette activité passée de chef de corps, mais aussi par une certaine connaissance de la “chose” militaire après trente-cinq ans de réserve active débouchant sur le grade de colonel dans la gendarmerie mobile. Pour mener à bien une telle entreprise, j’ai souhaité le concours du délégué national à l’éducation à la défense du ministère, Éric Barrault, lui-même capitaine de vaisseau de réserve, animateur du réseau des trinômes académiques (Éducation nationale-Défense-Institut des hautes études de la défense nationale).

Il m’a semblé d’emblée nécessaire de regrouper toutes les thématiques de la mission en une formulation générique sur “l’engagement des jeunes et la cohésion sociale”, qui peut paraître réductrice, car l’engagement, qui n’est pas un objectif nouveau, est classiquement considéré comme une solution parmi d’autres, mais en réalité s’avère plus vaste qu’il n’y paraît, susceptible d’acquérir une dimension aussi approfondie qu’élargie.

Les enjeux
Les problèmes sont effectivement profonds, qui touchent au rôle de l’école dans la réussite des jeunes qui lui sont confiés, et étendus, car en passant de la prévention de la rupture du lien social, créée par l’échec scolaire, au retissage de ce lien par la remédiation, c’est tout le tissu social qui est convoqué, à commencer par les institutions républicaines, qui sont le cœur de cible de la mission.

Au niveau le plus fondamental, l’éducation nationale a fait de la lutte contre l’échec solaire et de la prévention du décrochage de grandes priorités. Ce sont des enjeux essentiels pour cette belle et vitale entreprise qu’est l’éducation prioritaire, si injustement stigmatisée par un récent rapport d’un organisme d’évaluation [lire notre article ndlr]. C’est également le rôle de la mission de lutte contre le décrochage scolaire que s’est donné l’institution, avec un référentiel spécifique des personnels investis. Du décrochage à la rupture du lien social, vers la marginalisation, la déshérence, voire la radicalisation, il y a un chemin qui a été malheureusement parcouru dans des cas extrêmes. Un enseignement préventif et inclusif s’impose, au service des valeurs qui structurent notre modèle social, dont celles de la République, ainsi que des actions partenariales comme celles qui convoquent la prévention de la radicalisation, des dérives sectaires et de la violence.

C’est tout particulièrement le sens des 11 mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République décidées par la ministre le 27 janvier 2015, au lendemain des assassinats terroristes du début de l’année. Ces mesures balaient tout le système éducatif, de l’école à l’enseignement supérieur. On y trouve mention du rôle central du parcours citoyen, qui fait appel à l’enseignement moral et civique, l’éducation aux médias et à l’information, la participation des élèves à la vie de leur établissement, l’implication des collectivités territoriales…

Au sein des 11 mesures, une mention privilégiée pour nous doit être attribuée au “développement de la citoyenneté et à la culture de l’engagement avec tous les partenaires de l’École”, à savoir les parents et toutes les ressources des territoires. C’est autour de ces “ressources”, notamment celles de l’État, que se situe l’enjeu de la mission, en particulier dans le repérage, l’observation, la mise en cohérence de tous les partenariats institutionnels du ministère avec les autres départements ministériels.

Un état des lieux
Ainsi, au moment où ces lignes sont écrites, un recensement de ces partenariats est opéré en direction des rectorats et des vice-rectorats. Cet état des lieux ne double pas mais complète la synthèse annuelle opérée à la rentrée par Éric Barrault, sous l’égide de la Dgesco [direction générale de l’enseignement scolaire, ndlr], des actions menées par les trinômes académiques, ensemble riche et diversifié d’actions qui fournissent l’occasion chaque année à environ 500 000 jeunes de rencontrer des militaires. Ce nombre devrait croître avec les appels des autorités de l’État auprès des jeunes à venir rejoindre, après les avoir rencontrées, les réserves opérationnelles des armées, celle de la gendarmerie et la réserve civile de la police, toutes regroupées au sein de la toute nouvelle garde nationale, sans oublier l’appel à la société civile en direction des réserves citoyennes (éducation nationale, défense et sécurité) à se renforcer pour accompagner les jeunes et les établissements.

La mise en place du protocole Éducation nationale-Défense-Agriculture, et au-delà
On comprend donc qu’un des aspects de la mission confiée par la ministre a un volet qui porte sur la mise en place de ce protocole, signé le 20 mai 2016 par les 3 ministres et qui comporte 5 axes majeurs : le renforcement de l’enseignement de défense et de la formation afférente des enseignants ; le développement des relations entre la défense et l’enseignement supérieur ; la participation à la lutte contre le décrochage scolaire et la contribution à la détection des jeunes en difficulté de lecture ; la promotion du lien défense-jeunesse, l’égalité des chances et l’insertion professionnelle des jeunes ; la reconversion des militaires au sein du MENESR [ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ndlr].

Si la mission doit s’attacher à conforter les actions actuelles entre ces 3 ministères dans la perspective d’une coopération accrue, il lui est aussi demandé d’étudier le développement du champ du protocole vers d’autres départements de l’État, à commencer naturellement par les structures du ministère de l’Intérieur, dont la police et la gendarmerie. Avec cette dernière existe déjà une convention dont il est raisonnable de penser que l’intégration actuelle des différents aspects de la sécurité nationale milite pour la réécriture dans le sens d’une globalisation et d’une mutualisation accrues.

On peut penser également aux douanes (ministère des Finances), tant il est important que la contribution des jeunes à la résilience nationale doive également avoir son volet économique par la protection du potentiel industriel et technologique du pays. Et il y a encore les domaines de la ville, de la jeunesse, de la sécurité civile et des pompiers… Au fond, quel secteur de la vie publique peut-il échapper à l’engagement des jeunes et pour les jeunes ?

Mettre l’engagement au cœur de la cohésion sociale
Revenons pour terminer à l’engagement, qui me semble bien être la vertu cardinale susceptible de permettre aux jeunes, à tous les jeunes, et nécessairement à ceux qui les accompagnent, de répondre au premier défi de notre pays, celui de sa cohésion. Ce concept de l’engagement n’est pas nouveau, les semaines qui lui y sont consacrées en sont la plus récente manifestation. Mais, de solution aux fractures sociales, l’engagement devrait passer au statut d’objectif, au-delà de ce qu’il cible, par ce qu’il apporte d’accomplissement des êtres grâce à leurs relations : découverte de Soi par le rapport à l’Autre, enrichissement mutuel par les différences, sens de la solidarité et de l’intérêt général, respect des règles de la vie en collectivité et du travail en équipe, sens de la réussite par et avec celle des autres, créativité par le projet et le partenariat. En outre, dans une société marquée par la superficialité et la virtualité, l’engagement est à même de permettre, à cette population de jeunes qui ne savent pas, ou plus, qui et où ils sont, de reconstruire, voire de construire un monde intérieur par la claire compréhension des conséquences de leurs actes sur une réalité incarnée, qu’elle soit humaine, sociale ou naturelle. De même qu’il ne peut y avoir, pour notre pays, d’éducation qui ne parte pas du postulat que tous les jeunes sont éducables, il ne peut y avoir de société qui ne suppose qu’ils ne puissent tous s’engager, et le pays doit y répondre.

S’il est prématuré de s’avancer sur ce que seront les propositions issues de la mission, car tous les contacts envisageables ne sont que dans leurs prémices, il est probable qu’elles s’orienteront notamment vers une conception universelle de la responsabilité, par une variété d’engagements qui aillent de l’environnement immédiat pour les plus jeunes, en particulier par la médiation entre pairs, jusqu’au niveau de la nation pour les jeunes adultes, grâce à une activité de sécurité institutionnelle au service du pays. De l’aide au travail scolaire de leurs camarades à la garde nationale, l’engagement donne accès à la responsabilité, pour tous les jeunes, et ceux qui les entourent, des parents aux institutions de la République, afin d’œuvrer au bien commun.

Avec le concours d’Éric Barrault, délégué national du ministère de l’Éducation nationale à l’éducation à la défense