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Axelle Lemaire veut dompter les algorithmes

16 déc. 2016, PAR Soazig Le Nevé
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CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

Afin de confondre les pratiques non transparentes en matière numérique, la secrétaire d’État au Numérique a annoncé le lancement de la plate-forme TransAlgo, qui concevra des algorithmes responsables pour les administrations.


Voilà un rôle qu’Axelle Lemaire affectionne tout particulièrement : jouer au poisson pilote. C’est dans les eaux troubles des algorithmes qu’a nagé la secrétaire d’État au Numérique et à l’Innovation le 15 décembre, lors de la remise du rapport du Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies consacré aux modalités de régulation des algorithmes.

“Google, Facebook, Uber savent tout de nous mais nous, nous ne savons rien d’eux, a introduit la ministre. On n’obligera pas Google à nous fournir son code source. Mais il nous faut réussir à créer les outils de tests pour comprendre comment fonctionne son algorithme, qui est composé de 200 critères.” Car par définition, un algorithme est non neutre, “donc il doit être conforme à des prescriptions définies collectivement”.

Pour Axelle Lemaire, “on est au début d’une histoire qui nous fait rentrer dans une société algorithmique”. Aussi l’État doit-il s’interroger dès à présent sur la part de participation qu’il veut garantir dans le processus décisionnel algorithmique, puis dans la maîtrise et l’évaluation de ce processus.

“Erreur” du ministère de l’Éducation nationale

“Nos politiques publiques seront de plus en plus définies par des algorithmes. Et de ce fait, elles seront moins discriminantes, plus rationnelles et certainement plus efficaces, collant davantage à la volonté initiale de la puissance publique”, espère Axelle Lemaire. Sans s’illusionner outre mesure : “Si aujourd’hui, je dis cela aux responsables d’administration, ils vont penser que je parle chinois.” Aussi la première étape réside-t-elle dans un message simple : insuffler la transparence et la montée en compétence des agents, car la prise de décision algorithmique dans l’administration est un enjeu sociétal.

L’horizon de la transparence est encore lointain, cependant, comme l’a démontré le ministère de l’Éducation nationale avec l’algorithme d’Admission-post bac (APB), dont il a gardé jalousement le code source avant de le libérer, contraint et forcé… Mais dans un format inexploitable : 20 pages en PDF [lire notre article].

“Le ministère de l’Éducation nationale a commis une erreur en publiant un code source sous une forme inutilisable, a estimé Axelle Lemaire, interrogée par Acteurs publics. La transparence de l’action publique a un prix, celui de la démocratie au XXIe siècle. Si c’est juste parce que c’est à la mode que certains pouvoirs publics la revendiquent, ils en comprendront douloureusement le prix à payer.”

Une première en Europe

Selon les analyses du code source d’APB, la priorité d’affectation dans les filières de l’enseignement supérieur est donnée aux élèves des lycées français à l’étranger [lire notre article]. “C’est donc qu’il doit y avoir une raison, mais cette raison doit être connue, a averti Axelle Lemaire, avant de s’interroger tout haut : Peut-être que ces élèves sont habituellement refusés partout ? Ou peut-être voulons-nous nous assurer de les intégrer dans des parcours en France plutôt qu’à l’étranger ? Je n’en sais rien en l’occurrence, et il faut le demander à la ministre de l’Éducation nationale.”

Afin d’y voir plus clair et de repartir sur de bonnes bases, le rapport du CGE propose la création d’une plate-forme dénommée TransAlgo, une première en Europe, alors que la recherche sur la transparence des algorithmes est naissante.

“Le numérique n’a rien à nous imposer”

TransAlgo, dont la mise en place devrait être effective d’ici quatre mois, serait le premier des outils d’une palette plus large visant à appréhender l’intelligence artificielle, selon Antoine Petit, P.-D.G. de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). La plate-forme se donne 3 objectifs : envisager la conception d’algorithmes responsables par construction (“by design”) ; aider à tester les algorithmes en vérifiant les critères que la société considère comme pertinents ; aider à diffuser les bonnes pratiques.

N’assurant pas elle-même les contrôles, TransAlgo proposera les outils pour vérifier les algorithmes à plusieurs services de l’État, comme le CNNum, la DGCCRF, la DGE, la Cnil, et aux associations de consommateurs. 

“Le numérique ne s’impose pas : on n’a rien à accepter de personne, ni des États-Unis, ni de la Chine, ni même de l’État quand il abuse dans la mise en place de grands choix technologiques”, a résumé Mounir Mahjoubi, président du CNNum. Lequel en a profité pour rappeler au Premier ministre, Bernard Cazeneuve, sa demande de suspension du décret instaurant le fichier des titres électroniques sécurisés (TES).