Quantcast

Le livre choc qui propose de métamorphoser le système éducatif

5 janv. 2017, PAR Acteurs Publics
  • 06
    MIN
  • 0

© Catherine Delahaye/SIPA

Que l'archaïque mammouth cède enfin la place à un service public d'éducation digne de ce nom : c'est la thèse défendue par Soazig Le Nevé, journaliste à Acteurs publics, et Bernard Toulemonde, inspecteur général honoraire et recteur honoraire, dans un essai intitulé Et si on tuait le mammouth ? Les clés pour rénover (vraiment) l'Education nationale (Éd. de l’Aube) qui sort ce 5 janvier. Dans les bonnes feuilles publiées ci-dessous, l'on constate que ce qui compte de plus en plus pour un ministre, c’est de “penser à la prochaine élection ou au prochain maroquin plutôt qu’à la prochaine génération” et que les recteurs d'académie sont “des météorites qui traversent le ciel sans avoir le temps de laisser la moindre trace”.


« Dire que la Cinquième République avait pour objectif de mettre fin à l’instabilité ministérielle de la précédente ! À l’Éducation nationale, la tête tourne : Najat Vallaud-Belkacem est la 183e ministre en 188 ans d’existence du ministère ! Depuis 1958, 32 ministres y sont passés (moyenne : moins de 2 ans) et le rythme s’accélère : 7 ministres depuis le 1er janvier 2005, dont l’un (Benoît Hamon) bat tous les records : 147 jours ! Pour sa part, dix mois avant d’être débarqué, Vincent Peillon raconte à la presse que ses inspecteurs généraux l’ont averti d’une chose : rue de Grenelle, la durée moyenne du bail est d’“un peu moins de deux ans si le ministre veut faire des réformes ; un peu plus de deux ans s’il ne veut pas en faire”. Prémonitoire !

Aucune entreprise au monde ne résisterait à pareil tournis… Une différence existe tout de même avec la Quatrième République : la haute administration, qui bénéficiait d’une longévité extraordinaire, faisait tourner la maison. Par exemple : seulement deux directeurs de l’enseignement supérieur de 1948 à 1960. De nos jours, le cœur du réacteur qu’est la DGESCO (direction de l’enseignement scolaire) use en moyenne un directeur tous les deux ans, deux ans et demi. De même, les recteurs d’académie étaient quasiment inamovibles et restaient couramment en place dix à vingt ans, de quoi rendre jaloux les recteurs d’aujourd’hui ! Car leur valse est devenue incessante, au gré des changements politiques et des mutations, avec parfois quelques périodes de rémission ; certaines académies sont sinistrées, comme par hasard celles où les résultats scolaires sont les plus médiocres. En seize ans, depuis le 1er janvier 2000, se sont succédé au total neuf recteurs à Amiens et à Caen, huit à Rouen, sept à Créteil… Des météorites qui traversent le ciel sans avoir le temps de laisser la moindre trace, même dans de grandes académies…

Comment assurer une quelconque continuité dans de telles conditions ? D’autant que règne désormais la dictature de l’urgence. Pourquoi s’échiner à changer les choses sur le long terme alors que ce qui importe, c’est de donner l’impression de travailler ? Soumis à la pression des médias, le ministre est sommé de fournir des réponses immédiates, de réagir dans l’instant, de présenter des résultats… Un incident dramatique dans une école ? Aussitôt le ministre annonce une série de “mesures fortes” applicables immédiatement, mesures chassées par d’autres quelques jours plus tard à l’occasion d’un nouvel événement, et ainsi de suite. Il n’est plus un discours qui ne débute par la formule : “Dès la rentrée prochaine, on fera ceci, cela, etc.”. À la suite des attentats de janvier 2015, c’est même du perron de l’Élysée et de Matignon qu’est annoncée une “grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République” orchestrée par la ministre de l’Éducation avec une série de 11 décisions immédiates, pour la plupart incantatoires (“combattre les déterminismes sociaux et territoriaux” ; “rétablir l’autorité des maîtres”…) ou réchauffées (“développer les temps d’échanges avec les parents”…). À la va-vite, on repeint les programmes d’éducation civique aux couleurs d’un “enseignement moral et civique”, avec ordre de les mettre en œuvre dans toutes les classes des écoles, collèges et lycées dès la rentrée suivante. Un enseignement dispensé par des enseignants à peine informés, nullement formés : croit-on que c’est ainsi que l’on va pouvoir redonner du civisme aux élèves ?

“Les recteurs sont des météorites qui traversent le ciel sans avoir le temps de laisser la moindre trace.”

Le déphasage entre le temps politico-médiatique et le temps éducatif s’élargit chaque jour. Le rythme de l’éducation est long et il exige continuité et ténacité, les résultats d’une mesure nouvelle ou d’une réforme n’étant perceptibles, au mieux, que plusieurs années plus tard. Par exemple, la réforme du collège initiée par Najat Vallaud-Belkacem, qui s’applique d’un seul coup à toutes les classes de la 6e à la 3e (une grande première !) à la rentrée 2016, ne pourra être évaluée, au mieux, qu’à la fin du collège, quatre ans plus tard, en 2020. Trop long pour la ministre, qui sera déjà partie depuis longtemps !

Ce qui compte de plus en plus pour un ministre, c’est penser à la prochaine élection ou au prochain maroquin plutôt qu’à la prochaine génération. Dans ces conditions, il est tenté par des mesures de pur affichage, des effets d’annonce, des réformes de surface pas trop compliquées à expliquer ou encore des réponses rapides à des problèmes secondaires. Soigner sa “com”, tout est là ! Mieux vaut ouvrir le débat du “poids du cartable” (Ségolène Royal en 1997), qui parle à tous, que celui des coefficients des disciplines au bac ou de la pédagogie différenciée… Pourquoi rencontrer la centaine d’inspecteurs d’académie de toute la France que vous avez convoqués si une nuée de photographes peut au même moment vous faire une pub d’enfer avec l’inauguration d’un distributeur de préservatifs dans un lycée (Jack Lang en 1992) ? Pourquoi présider le déjeuner où vous avez invité un aréopage de chefs d’entreprise pour parler insertion des jeunes si la compagnie d’une danseuse étoile (Marie-Claude Pietragalla) peut vous faire briller de mille paillettes (Jack Lang en 2001) ? Pourquoi assister à une réunion de recteurs si vous pouvez à la place converser tranquillement avec votre journaliste favorite (Vincent Peillon en 2012) ?

Mieux vaut lancer, à grand bruit, un vaste programme de réformettes qu’un mouvement de fond qui ne produira d’effets que bien plus tard. D’où la multiplication de prétendues réformes, annoncées systématiquement par chaque ministre à son arrivée, qui ne sont que des coups de trompette ou, au mieux, des catalogues d’ajustements : le “nouveau contrat pour l’école” avec 158 mesures (François Bayrou en 1995), le “collège de l’an 2000” avec 40 mesures (Ségolène Royal en 1998), la loi d’orientation pour l’école avec 14 propositions (François Fillon en 2005), dont la plupart sont restées à l’état de vœux pieux. Résultat sur le terrain : une “soûlante valse”, comme le dit le principal syndicat de chefs d’établissement, “des mobilisations incessantes et sans lendemain” dont les enseignants sont lassés. Des circulaires et des instructions ? Le ministre ne manque pas d’en produire chaque année des centaines, sur tous les sujets. Comme si tous les personnels attendaient la parole du sommet comme parole d’Évangile et obéissaient au doigt et à l’œil à toutes les consignes. Comme du temps de Victor Duruy (Second Empire), qui se qualifiait de “ministre circulassier”… Ce gouvernement par circulaires a peut-être existé du temps où l’autorité ministérielle était incontestée mais il n’est en tout cas plus adapté au monde d’aujourd’hui ! Ces documents prescriptifs sont donc de moins en moins lus par l’encadrement, quasiment jamais par les enseignants, et encore moins appliqués… Comme dans le cas des classes bilangues en 6e, supprimées par la ministre en 2015 et finalement conservées dans la majorité des académies à la rentrée 2016, les recteurs ayant jugé préférable de ne point exécuter l’ordre. » 

"Et si on tuait le mammouth ? Les clés pour (vraiment) rénover l'Education nationale", de Soazig Le Nevé et Bernard Toulemonde, Editions de l'Aube, 245 pages, 21 euros