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Emmanuel Grégoire : “Les employeurs publics sont en retard sur le droit à la déconnexion”

11 janv. 2017, PAR Bastien Scordia
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Obligatoire pour les entreprises privées de plus de 50 salariés, le droit à la déconnexion – et de ne plus répondre aux mails et appels en dehors des heures de travail – fait son entrée à la ville de Paris. Depuis fin 2016, son administration s’est dotée d’un “Mode d’emploi et de la déconnexion” et a instauré des règles de bonnes pratiques pour ses quelque 50 000 agents. L’occasion pour l’adjoint aux ressources humaines de la maire de Paris, Emmanuel Grégoire, de revenir sur les enjeux de cette démarche.  


Alors que la loi impose, depuis le 1er janvier aux employeurs privés de réguler l’usage des SMS et des courriels en dehors des heures de travail, la ville de Paris a décidé d’instaurer des règles de “bonnes pratiques” pour ses agents. Pourquoi ?
En matière de droit à la déconnexion, je regrette que les collectivités territoriales et les employeurs publics soient très en retard par rapport à ce que l’on exige des employeurs. Chacun connaît les bénéfices et aussi les errements liés à l’utilisation des outils numériques. Ce sont de véritables leviers de productivité dans la vie professionnelle, mais ils empiètent trop sur la vie personnelle des agents. Ce déséquilibre est malsain autant pour la qualité de leur vie privée que pour la qualité de vie au travail. Il faut donc savoir comment les utiliser et s’en déconnecter. Le “Mode d’emploi de la déconnexion” qui a été présenté aux organisations syndicales en novembre dernier [cliquez ici pour le consulter] a pour vocation de définir de bonnes pratiques d’usage (choix du mode de communication, plages horaires d’envoi des mails, structuration des messages…) et d’établir in fine un référentiel de droits en faveur des agents publics. Le code du travail prévoit déjà que la vie professionnelle ne doit pas empiéter sur la vie personnelle et des éléments de jurisprudence ont rendu ce principe assez robuste. Ce n’est donc pas seulement un sujet juridique, mais aussi et surtout un sujet pratique.   

Comment allez-vous instaurer ce droit à la déconnexion ?
Dans la pratique, nous allons mener une campagne de sensibilisation et de formation, aussi bien en direction des agents que des personnels encadrants. Il faudra ensuite explorer des pistes technologiques pour rendre concrètement possible cette déconnexion. Nous avons réalisé un benchmark [banc d’essai, ndlr] des différentes pratiques mises en place dans des grandes entreprises privées, implantées notamment à l’international. Outre la démarche “trash” de destruction des mails reçus en période de vacances, des pistes assez souples existent, telle que la non-délivrance des mails à partir d’une certaine heure en soirée, ces derniers étant ensuite reçus le lendemain. La déconnexion sur le temps de travail est aussi un concept très intéressant, puisque l’usage des smartphones ou la consultation des e-mails fragmentent le temps de travail. Une demi-journée par semaine par exemple, les agents pourraient vraiment se déconnecter, ne pas recevoir de mail et se consacrer pleinement à leurs dossiers, réunions…

Quelles sont les limites de cette démarche ?
La principale difficulté réside dans l’exigence de la continuité du service public, notamment en période de gestion de crise. Nous ne pouvons pas le mettre en péril à cause du droit à la déconnexion. La réflexion sur ce sujet va prendre un peu de temps. Nous avons tous le droit d’être déconnectés, mais le jour où il se passe quelque chose, il ne faut pas que nous le soyons tous.

La ville de Paris a également décidé d’expérimenter l’usage du télétravail, avec un objectif, à l’horizon 2020, de 1 500 agents travaillant en partie de chez eux. En quoi cet usage modifie-t-il l’organisation du travail au sein de votre administration ?
Outre l’économie du temps de transport pour les agents de la ville de Paris – certains habitent à plus de 100 kilomètres – et la réduction de l’empreinte environnementale, le télétravail est un très puissant levier de changement des méthodes de management. Le fait qu’un agent soit à l’extérieur oblige à repenser le jugement de la qualité du travail effectué. La relation de confiance entre le manger et son subordonné évolue également. Pour que cela fonctionne, deux méthodes existent : soit la méthode industrielle, avec des télécentres chargés de mesurer la productivité des agents, soit celle du management sur objectif, cette dernière reposant moins sur du quantitatif. Les managers et les agents sont appelés à faire un effort, à se faire mutuellement confiance, à se réunir plus souvent, mais aussi à déléguer. Ce qui n’est pas totalement dans l’ADN de l’administration française…