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Quand Michel Sapin emmène ses directeurs en "team-building"

13 janv. 2017, PAR Pierre Laberrondo
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Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Le ministre des Finances a organisé l’été dernier un séminaire de « renforcement d’équipe » avec certains membres de cabinets ministériels et une vingtaine de directeurs d’administration. Une initiative très inhabituelle pour les hauts fonctionnaires des Finances.


Au début de l’été, Argenton-sur-Creuse, petite commune de 5 000 âmes dans l’Indre, a accueilli la fine fleur de Bercy. Sur ses terres dans cette commune dont il a été le maire jusqu’en 2012, Michel Sapin, le ministre des Finances, flanqué de son secrétaire d’État au Budget, Christian Eckert, a tenu à organiser une séquence inhabituelle, un séminaire, avec certains membres de leurs cabinets respectifs, mais aussi et surtout avec les directeurs d’administration centrale (DAC).

Si le ministre nommé à Bercy en 2014 a l’habitude d’organiser des séminaires avec son propre cabinet à son domicile et si les administrations ont elles-mêmes pris pour certaines le pli de séminaires internes hors les murs, la réunion des fameux deux étages – cabinets politiques d’un côté et administration de l’autre, deux mondes que leurs positionnements institutionnels respectifs placent en situation de tension feutrée – n’a semble-t-il jamais eu lieu. En tout cas, si tel a été le cas, personne ne se souvient d’une initiative semblable à Bercy, ni même dans un autre ministère d’ailleurs.

Au point que la démarche a pu nourrir en amont un certain scepticisme. Un séminaire, mais pourquoi ? « La motivation du ministre reste une énigme, raconte après coup un directeur. Mais quand on est ressorti, on n’a pas trouvé ça idiot. On pouvait parler de tout et de rien, avec une vraie proximité avec le ministre et le cabinet. Je ne sais pas si on en retirera grand-chose mais en tout cas, je suis ressorti requinqué, car il ne faut pas se le cacher, dans une année préélectorale, ce n’est pas simple de se motiver. On se dit “ils sont partants…” »

Le ministre Sapin, qui observe attentivement depuis deux ans ses ouailles – il rencontre les plus grands directeurs en tête-à-tête une fois tous les quinze jours en moyenne – dans ce ministère qu’il avait déjà dirigé vingt ans plus tôt sous la Présidence Mitterrand, a donc, en cette fin du mois de juin, décidé de bousculer leurs habitudes pendant deux jours, dont un de week-end. Loin du tumulte parisien. L’objectif ? Favoriser un meilleur fonctionnement interne et une plus grande compréhension des attentes de l’environnement extérieur par le truchement d’un intermède convivial où les directeurs ont l’occasion de mieux se connaître entre eux.

Délier les langues

Pour délier les langues, le patron a demandé à la cheffe de l’inspection générale des finances (IGF), Marie-Christine Lepetit, d’animer la première partie du séminaire, celle où les directeurs peuvent parler librement, hors sa présence et celle des cabinets. Puis le cercle s’élargit dans un second temps aux membres du cabinet et enfin, le deuxième jour, aux ministres. Michel Sapin a choisi la patronne de l’IGF pour sa fine connaissance de Bercy mais aussi parce qu’il ne la jugeait pas en situation de rivalité avec les autres DAC. Tout compte, à ce niveau-là. « Elle était aussi à même de poser un cadre méthodologique pour pouvoir aider les directeurs à essayer de travailler de manière collaborative et ouverte entre eux, en identifiant les sujets sur lesquels ils ont l’impression qu’il existe des marges de progression possibles dans le travail interdirectionnel », résume, avec un sens immodéré de la diplomatie, un proche du ministre. À Bercy comme ailleurs, la transversalité ne se décrète pas.

L’ancienne patronne de la législation fiscale a sondé au préalable les attentes du monde extérieur vis-à-vis de Bercy, mais aussi l’Élysée et Matignon, ainsi qu’une poignée de jeunes du ministère. Outre un entretien avec Michel Sapin, elle a également rencontré les directeurs d’administration. Une manière de laisser dégorger les escargots, pour mieux purger les irritants. Lorsque la vingtaine de directeurs se retrouve en séminaire, des exercices constitués pour certains à partir des verbatims des entretiens anonymisés, les attendent. L’assemblée va par exemple répondre à une série de questions vrai-faux, de façon à tester le degré d’alignement de cet aréopage sur le ministre.

L’idée, destinée à créer une dynamique de groupe, fonctionne. La salle se trompe, beaucoup. Comme avec cette diapositive projetée sur Powerpoint. « Le ministre a dit : en matière de communication, il faut être prudent. » Toute la salle répond vrai, sauf… que c’est faux. Michel Sapin viendra l’expliquer plus tard : les directeurs doivent prendre des risques et davantage communiquer, prenant le contre-pied de l’image des ministres toujours jaloux de leur communication – ce qui n’est, soit dit en passant, pas qu’une image.

La communication politique du ministre, par exemple un passage au 20 heures, ne suffit pas pour expliquer un projet de transformation, est-il estimé. D’où cette invitation. C’est ainsi que dans les semaines suivantes, la communication de la direction générale des finances publiques va monter en puissance pour accompagner la présentation du prélèvement à la source, qui engendre un certain degré de suspicion, notamment au sein de la presse.

Autre sujet de discussion très concret du week-end : l’élaboration des notes au ministre qui, semble-t-il, ne donne pas complètement satisfaction. Il remontait autant de notes qu’il y avait de directions sur des sujets pourtant communs. « L’idée, c’est de se dire que l’interdirectionnalité n’est pas assumée exclusivement au cabinet », analyse un baron. « Au niveau des notes, ça ne se passait pas mal, mais disons que ça pouvait mieux marcher », ajoute un collègue.

Chantiers prospectifs

Le fonctionnement a depuis été revu, pour tendre vers un schéma plus collaboratif, un peu sur le modèle de la Commission européenne, où aucune note transversale ne remonte au cabinet d’un commissaire sans avoir reçu le visa des directions générales concernées, même de celles qui n’ont rien trouvé à y redire. Histoire de s’assurer que tous les angles d’une même problématique ont bien été traités. Les relations entre les cabinets et les administrations, éternel sujet de débat, sont aussi abordées. Mais on n’en saura pas beaucoup plus sur leur contenu. « Nous sommes dans un univers assez viril, relève une source. Ici, les directeurs n’ont pas leur langue dans leur poche. Quand ils ont l’occasion de dire un truc, ils le disent. »

Dans un registre plus conceptuel, le séminaire vise à approfondir le positionnement de Bercy sur des grands sujets, avec à la clé l’identification de quelques chantiers prospectifs. « Un reproche fait à Bercy consiste à dire qu’on est tout le temps en réaction, face à l’urgence, qu’on ne met pas de propositions sur la table. On entend beaucoup ces choses-là », confie un haut fonctionnaire. Une préoccupation pas uniquement propre à Bercy et qui fait écho à celle d’autres ministères comme par exemple l’Intérieur. Sous l’impulsion de Bernard Cazeneuve, la Place Beauvau a en effet décrété cet automne la mobilisation générale sur la prospective en appelant en renfort le monde de la recherche. À chacun ses solutions.

À Argenton-sur-Creuse, le temps file. On rallonge certaines séquences. On ne discute pas que du fond, mais de la forme aussi. Le style des grand-messes de Bercy s’invite par exemple dans les conversations. « Michel Sapin a “déniaisé” certaines choses, juge un haut fonctionnaire. On avait des habitudes de réunion un peu convenues. Et clairement, le ministre nous a dit en substance : “je ne suis pas dupe. Quand vous me dites que tout va bien, je sais que ce n’est pas vrai”. C’était utile que lui aussi dise qu’il n’est pas satisfait de ces moments », poursuit ce vieux routier de Bercy.

Devant ses directeurs, le ministre profite de l’occasion pour faire part de ses attentes pour les derniers mois du quinquennat. Michel Sapin explique également la manière dont il met en œuvre la contribution de son ministère au gouvernement, livre son analyse de sa responsabilité vis-à-vis du Président et du Premier ministre, ou de ses relations avec les médias et le Parlement. Bref, il donne à comprendre son personnage. « Ce séminaire est lié à la conception du ministre, qui considère que son cabinet est important, mais que ses collaborateurs les plus proches doivent être les directeurs d’administration, ce qui n’est pas la vision de tous les ministres… » décrypte, non sans malice, un proche.

L’heure tourne et le retour pour Paris approche. Les perturbations liées à une grève de la SNCF pousseront tout ce petit monde à plier bagage un peu plus tôt que prévu. Exit la balade en vélo ou l’excursion en canoë-kayak programmées initialement. Tout juste le ministre aura-t-il le temps de troquer son costume de politique pour celui de conférencier et de guider son équipe dans le musée Argentomagus, que ce fan de numismatique connaît par cœur. En 2017, il faudra trouver un autre musée. Et sans doute un autre ministre.