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Philippe Lefort : “Un hackathon libère des contraintes hiérarchiques et verticales”

27 janv. 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Philippe Lefort, DSI du ministère des Affaires étrangères, ici en 2011 lorsqu'il était le représentant de l'Union européenne pour la crise en Georgie - © Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA

À l’issue de son premier hackathon, organisé les 25 et 26 janvier, le ministère des Affaires étrangères et du Développement international (Maedi) a primé 4 projets misant sur la géolocalisation ou les robots conversationnels pour enrichir la “diplomatie numérique” de la France. Explications avec Philippe Lefort, directeur des systèmes d’information du ministère.


Dans quel état d’esprit ce premier hackathon du ministère des Affaires étrangères s’est-il passé ?
J’ai observé durant ces deux jours une formidable concentration de créativité, d’inventivité et d’agilité, dans une logique de synergie et de synthèse entre la culture des développeurs de l’extérieur – qui apportent un regard neuf – et celle de nos métiers, avec leur capital d’expérience et leur connaissance pragmatique de nos publics. Les métiers considèrent souvent le numérique comme un outil d’automatisation de leurs processus, sans se poser la question de la valeur et de la rationalité de ces derniers car quand on est dans l’action, il est parfois difficile prendre de la hauteur et de penser en termes de valeur et de réponse aux besoins du public.
Dans le cadre du hackathon, on brise les règles, on se libère des contraintes hiérarchiques et verticales, des comitologies lourdes qui caractérisent souvent les organisations publiques. On inverse la logique consistant à proposer une solution avant de poser le problème. L’émulation entre les équipes, la synergie avec les experts des métiers, la pression de la compétition conduisent à réaliser en deux jours ce qui prend souvent des mois dans l’environnement habituel. C’est un formidable accélérateur de modernisation.

Quels sont les projets primés ?
Le jury, constitué d’agents du ministère et d’experts extérieurs a récompensé 4 projets sur un total de 26. Le premier prix revient à une application de géolocalisation sécurisée des Français à l’étranger, qu’ils soient résidents ou touristes. Ce service peut constituer un filet de sécurité en cas de crise et permettra à notre réseau d’éviter de se disperser pour localiser son action là où se situent les Français.
Le deuxième projet primé est porté par la DSI [direction des systèmes d’information, ndlr]. Il s’agit de mettre à la disposition de tous les agents notre “usine logicielle” qui est d’une extrême complexité en l’état, mais à laquelle nous ajoutons des couches de présentation graphiques compréhensibles par tous. Cela permet ainsi à chacun de concevoir tout seul une application sans avoir à rentrer soi-même des lignes de code, puisque l’assemblage se fait au moyen d’icônes cliquables sur l’écran et permettant de générer automatiquement du code. Notre objectif est de sortir le développement numérique de son ghetto technique.
Quant au troisième projet, il vise la création d’un réseau d’apprentissage du français pour les étrangers et des langues étrangères pour les Français, augmenté d’échanges sur le thème de la culture. Ce qui valorise les données du ministère et l’information publique de qualité pour faire connaître la France.
Enfin, le quatrième prix revient à des étudiants qui proposent d’intégrer dans une application toutes les données mises à disposition des étudiants étrangers désireux de poursuivre leurs études en France. Actuellement, ces informations sont dispersées sur plusieurs sites. Cette application utilise notamment un robot conversationnel (chatbot) afin de permettre un échange fluide entre l’étudiant et l’application.

Quels leviers technologiques l’administration doit-elle s’approprier ?
Je relève trois tendances dans ces innovations technologiques : d’abord les robots conversationnels, animés par l’intelligence artificielle, qui répondent à l’usager en langage humain et dotés de capacités d’apprentissage. Deuxièmement, la géolocalisation par les outils mobiles, au cœur de l’économie et donc de l’administration modernes. Les téléphones intelligents sont devenus au fond le principal lien avec nos publics, en quelque sorte le guichet de droit commun à l’époque numérique. Enfin, la blockchain. Cette technologie de distribution de données sécurisée et fonctionnant sans organe central de contrôle, sous-jacente aux monnaies virtuelles de type bitcoin, est peut-être très intéressante pour assurer la résilience de certains éléments d’un système d’information comme le nôtre, notamment dans les zones de connectivité faible ou instable où le ministère est présent, c’est alors un atout considérable.

Quelle sera la prochaine étape de la transformation numérique du Maedi ?
Nous allons encourager l’écosystème d’entrepreneurs internes et externes que nous avons découvert lors de notre hackathon, soit en appuyant des start-up qui pourraient renforcer le rôle du ministère, soit en les intégrant, sur le modèle des start-up d’État développé par la Dinsic [direction interministérielle du numérique et du système d’information de l’État, ndlr]. Le ministre, Monsieur Jean-Marc Ayrault, a annoncé la création d’un incubateur ministériel. Celui-ci a vocation à s’intégrer au réseau d’incubateurs ministériels en cours de constitution sous l’impulsion de la Dinsic et selon le modèle qu’elle a créé avec Etalab. Ce réseau vise à accélérer la transformation numérique de notre pays et de notre administration. Pour ce qui nous concerne, il ne s’agit pas de créer une nouvelle structure institutionnelle au ministère, qui serait dotée a priori de locaux, de budget ou d’agents, mais d’offrir un cadre approprié au soutien à quelques projets, d’abord deux ou trois, pour permettre l’avènement de services opérationnels et utiles à notre administration, à nos concitoyens et à nos publics à l’étranger. Notre incubateur est en lui-même une démarche fondée sur les principes de l’agilité numérique.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé