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L’intelligence artificielle “modifie l’art de la guerre”, selon Jean-Yves Le Drian

15 févr. 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Composante de la souveraineté nationale ou menace pour le libre-arbitre de l’Homme ? L’intelligence artificielle présente de multiples facettes, analysées lors d’un colloque à l’Assemblée nationale le 14 février.


Elle ne connaît pas de limites et, pour l’heure, aucune éthique : l’intelligence artificielle (IA) fascine autant qu’elle inquiète, comme l’ont illustré les débats organisés par la commission supérieure du numérique et des postes de l’Assemblée nationale et du Sénat, lors d’un colloque le 14 février.

L’intelligence artificielle revêt une importance grandissante pour les États, a témoigné le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. À l’échelle de la défense, “la guerre électronique est la troisième révolution stratégique, après l’hypervélocité et la lutte sous-marine”, a-t-il rappelé, soulignant que les États-Unis y consacrent “une audacieuse politique d’investissement”.

Autant qu’elle peut détecter en temps réel des signaux complexes caractéristiques d’une cyberattaque, l’intelligence artificielle permet aussi d’élaborer une riposte. “Ainsi, nous modifions l’art de la guerre, commente le ministre. La déontologie des soldats évolue et cela nécessite d’avoir un cursus de formation plus adapté.” D’où la création d’un programme “Robotisation du champ de bataille” à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Autonomie réelle ou supposée des machines pensantes

“On confère une autonomie croissante à des capteurs capables de qualifier localement une information, ce qui évite de saturer les réseaux de communication”, illustre Jean-Yves Le Drian, qui voit dans l’intelligence artificielle “un élément de notre souveraineté”.

D’ailleurs, la France dispose d’atouts, selon le ministre : la performance de sa recherche en sciences mathématique et informatique et sa place à la pointe de l’Internet des objets. Mais “il reste encore à accélérer la transition entre la recherche académique et les applications industrielles. C’est l’un de nos points faibles”, regrette-t-il, alors que “des acteurs étrangers savent puiser dans la recherche française pour financer à leur profit la maturation de technologies”.

Mais au-delà des questions purement militaires, Jean-Yves Le Drian a souligné combien “la multiplication des applications provoque un débat éthique sur l’autonomie réelle ou supposée de ces machines pensantes” que sont les objets connectés et autres algorithmes. “L’État a besoin de systèmes d’analyse des données et de renseignements pour protéger l’espace national mais cela doit aller de pair avec la nécessité de protéger la vie privée. Le débat n’est pas simple.”

Marchandisation intégrale de nos vies

Qualifiant la question de la gouvernance des algorithmes d’“enjeu majeur pour nos institutions”, il a mis en garde contre la multiplication des capteurs, qui “offre la possibilité d’une surveillance en tous lieux”. “Si on n’y prend garde, nous vivrons dans une société panoptique où le contrôle et la contrainte seraient permanents”, a alerté Jean-Yves Le Drian.

S’érigeant contre le “panégyrique de l’innovation”, le philosophe Éric Sadin a également exprimé son inquiétude face à la “capacité interprétative à haute vitesse” mais aussi la “capacité suggestive” des objets connectés. “Des notifications viennent alerter l’utilisateur pour lui suggérer tel ou tel service. L’économie de la donnée se nourrit ainsi de la collecte des données de nos vies. Autrement dit, nous assistons à une marchandisation intégrale de la vie, par l’intelligence artificielle.”

“Attention à la capacité autodécisionnaire de la technique”, a poursuivi Éric Sadin, désignant une “rupture anthropologique” en ce que des systèmes d’intelligence artificielle sont appelés à rétroagir sur les individus, qui seront ensuite dénués de toute spontanéité dans leurs choix. “On essaie de nous dire que le mouvement est inéluctable mais non, donner son assentiment à certaines dispositions reste possible”, a insisté le philosophe.

Démystifier les recherches

Se voulant rassurant, Antoine Bordes, chercheur chez Facebook, a affirmé que tous les résultats des recherches en intelligence artificielle menées par son entreprise étaient versés dans le domaine public. “Une partie du code est d’ailleurs donnée en open source. D’autres entreprises, comme Google ou Apple, nous ont emboîté le pas. Cela contribue à démystifier ces recherches auprès du public et à attirer les meilleurs chercheurs”, estime Antoine Bordes.

Facebook a d’ailleurs noué un partenariat avec l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), Normale sup’ et l’École des ponts, poursuit le représentant d’un des Gafa. Car “plus aucun chercheur ne veut travailler sur un projet secret au risque de sortir des radars. Chacun veut continuer d’exposer ses recherches dans la communauté des chercheurs afin d’être évalué par ses pairs”.

Un optimisme quelque peu atténué par Yann Bonnet, secrétaire général du Conseil national du numérique (CNNum) : “Certains acteurs ont encore tendance à mettre dans des silos les données personnelles qu’ils collectent. Qui y a accès ? Qui va en sortir des résultats ?” Les enjeux de l’intelligence artificielle ne sont semble-t-il pas encore totalement maîtrisés par l’intelligence humaine.