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Des réformes constitutionnelles provoquent la colère de la rue en Mauritanie

14 mars 2017, PAR Acteurs Publics
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Le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, le 23 septembre 2014 à l'ONU, à New York - John Minchillo/AP/SIPA

Des manifestations sont organisées à l’appel de l’opposition mauritanienne pour protester contre la suppression d’institutions importantes comme le Sénat, la Haute Cour de justice et le bureau du médiateur de la République. On soupçonne le Président de visées totalitaires, dans la perspective d’un troisième mandat à la tête du pays. 


Les rues de Nouakchott, la capitale mauritanienne, sont le théâtre de manifestations populaires massives, organisées depuis samedi 11 mars à l’appel de l’opposition pour contester le vote, mardi par l’Assemblée nationale, de réformes constitutionnelles qualifiées d’antidémocratiques.

La majorité parlementaire du Président Mohamed Ould Abdel Aziz a approuvé la suppression d’institutions importantes comme le Sénat – et son remplacement par des conseils régionaux –, la Haute Cour de justice, le bureau du médiateur de la République et le Haut Conseil islamique.
L’Assemblée (121 voix sur 147) a par ailleurs donné son feu vert au changement de l’emblème national. Le drapeau actuel (un croissant et une étoile jaunes sur un fond vert) devra être rehaussé de deux bandes rouges horizontales, symbolisant le sang versé par les “martyrs de la résistance” anticoloniale française. Pour beaucoup, le chef de l’État entend obtenir un gage supplémentaire de légitimité, en jouant sur la fibre nationaliste des Mauritaniens. On le soupçonne par ailleurs de vouloir utiliser la caution populaire pour se maintenir au pouvoir.

Coup d’État

La prochaine élection présidentielle aura en effet lieu dans deux ans. Arrivé à la tête du pays à la suite d’un coup d’État qu’il avait organisé en 2008 contre son prédécesseur, Mohamed Oul Abdel Aziz a gagné les deux scrutins organisés successivement en 2009 et en 2014. Aujourd’hui, ses détracteurs ont peur qu’il verrouille le jeu démocratique afin de se garantir un troisième mandat.

L’opposition radicale, qui englobe une quinzaine de partis rassemblés dans le Forum national pour l’unité et la démocratie (Fnud), craint notamment que la révision en cours de la Constitution ne conforte les visées totalitaires du régime. Dans un entretien à RFI, Yahia Ould Ahmed El Ouaghef, président du Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD), a notamment dénoncé l’absence de concertation autour du projet de révision constitutionnelle.

Symboles et valeurs

Cet ancien Premier ministre qui était en poste avant le push de 2008 a également mis en exergue la proximité de ces réformes qui amputent l’État d’une partie de ses institutions avec la prochaine présidentielle. De son côté, Moussa Fall, porte-parole du Fnud, a évoqué des amendements qui menacent “les symboles et les valeurs” de la République et a demandé au peuple de les rejeter.

Il a adressé un second appel aux membres du Sénat, qui ont commencé à examiner, lundi 13 mars, les textes portant modification de la Constitution. Les sénateurs doivent nous permettre de relever la tête et de rejeter la mascarade”, a réclamé l’opposant. Pourtant, il est peu probable que sa requête soit prise en compte. Comme à l’Assemblée, les occupants de la chambre haute du Parlement sont, dans leur extrême majorité, des partisans du Président. Ce dernier a reçu tout récemment les sénateurs les plus hostiles à la réforme constitutionnelle pour les convaincre de l’intérêt de son projet.

Élections transparentes

La révision de la Constitution mauritanienne – la dernière version date de 1991 – est le fruit d’un dialogue dit inclusif, conduit entre septembre et décembre 2016 par le pouvoir avec l’opposition dite modérée. Officiellement, ce changement vise à décentraliser la décision politique en dotant les wilayas (départements) de conseils régionaux en mesure de prendre en charge la gestion des questions d’éducation, de santé, de développement…

Un référendum devait d’ailleurs être organisé pour permettre aux Mauritaniens de s’exprimer directement sur la réforme. Mais le régime s’est finalement ravisé, compte tenu de l’ampleur de la contestation populaire, encouragée par les tenants de l’opposition politique radicale. Pour ces derniers, l’urgence consiste surtout à préparer des élections libres et transparentes qui déboucheraient sur un gouvernement légal.

Samia Lokmane-Khelil