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Un quart des chefs d’établissement scolaire en situation de “burn-out”

25 avr. 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Parmi eux, 14,4% seraient au stade de burn-out clinique, nécessitant des soins et pas seulement une modification de leurs conditions de travail, selon une enquête menée sur un panel de 3000 principaux de collège et proviseurs de lycée, dévoilée le 25 avril.


Ce sont les seuls cadres de l’éducation nationale à être en contact direct et quotidien avec les enseignants, les élèves et leurs parents. La meilleure boussole qui soit pour le système éducatif, ou en l’occurrence, la sonnette d’alarme la plus aigüe : un quart des chefs d’établissement scolaire serait en situation de « burn-out », selon une étude consacrée au « moral » de ces personnels menée par Georges Fotinos, ancien chargé de mission à l’Inspection générale de l’éducation nationale (Igen) et José-Mario Horenstein, psychiatre, en partenariat avec la banque coopérative Casden.

Sur les 3000 principaux de collège, proviseurs de lycée et adjoints interrogés (soit 22,5% du corps), un quart seraient en situation de « burn-out » dont 14,4% au stade de burn-out clinique, nécessitant des soins et pas seulement une modification de leurs conditions de travail, détaille le psychiatre José-Mario Horenstein à l’occasion d’une conférence de presse. L’épuisement professionnel s’exprime à plus de 45% par de la fatigue physique, à 19% par de la lassitude cognitive, à 11% par de l’épuisement émotionnel.

Georges Fotinos s’était déjà intéressé à la question en 2003 et en 2010, époque où le moral des personnels était « un tabou », rappelle-t-il. C’est donc l’évolution sur quatorze ans du corps des principaux de collège, des proviseurs et de leurs adjoints, que retrace cette enquête dont les résultats définitifs seront envoyés en septembre à l’ensemble des chefs d’établissement.

Sentiment d’impuissance

En quatorze ans, « la première des cassures » s’illustre dans les relations entretenues avec l’extérieur par le chef d’établissement : d’abord, le contact avec les parents d’élèves s’est dégradé aux yeux de 35% des personnels de direction, le nombre de différends ayant augmenté pour plus de la moitié du panel. 23% se disent harcelés par des parents ou des enseignants (contre 12% en 2010), la crispation allant jusqu’à de l’atteinte physique, 13% du panel indiquant avoir été bousculé par un parent d’élève (contre 5% en 2010). De même, les relations avec les fonctionnaires des collectivités locales se sont dégradées, selon 38% des personnels de direction.

« Le modèle désenchanté, qui traverse le monde enseignant depuis une vingtaine d’années, se diffuse désormais dans l’encadrement, et il s’accompagne d’un sentiment d’impuissance », analyse Philippe Tournier, secrétaire général du syndicat majoritaire chez les personnels de direction, le SNPDEN-Unsa.

« Au mieux, le système n’avance pas, voilà l’idée qui domine parmi nous », ajoute-t-il, incriminant notamment l’enquête Pisa qui, tous les trois ans, vient rappeler que de plus en plus d’élèves français sont en difficulté. L’enquête de Georges Fotinos vient d’ailleurs confirmer cette désillusion au sommet, puisque plus de 30% des chefs d’établissement déplorent à la fois une baisse de la réussite scolaire mais aussi de la qualité de l’enseignement dispensé dans leur collège et lycée… Au total, 37% en concluent que le système éducatif est de moins en moins adapté aux besoins des élèves.

Remise en cause professionnelle

Bernard Lejeune, conseiller maître à la Cour des comptes, ancien directeur de cabinet de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, acquiesce : « Il y a un vrai malaise des cadres » de l’éducation nationale, souligne-t-il, rappelant que l’enquête fut conduite au moment où la réforme du collège entrait en application, ce qui peut « constituer un biais » dans l’analyse, tant les réactions furent vives de la part d’une majorité de syndicats enseignants opposés à une réforme censée promouvoir « les chefaillons ».

Celui qui fut chef d’établissement au début de sa carrière souligne « l’ambiguïté de la notion d’autonomie », à la fois réclamée et redoutée, au sein d’un corps loin d’être homogène. « Déjà, dans les années 2000, je voyais des collègues en difficulté quand une réforme venait ajouter de l’autonomie dans leur fonctionnement. Tant que les grilles horaires étaient arrêtées pile poil, cela allait. Du jour où il y a eu ‘du jeu’, c’était la remise en question professionnelle. »

« La tendance est préoccupante », estime également l’ex-recteur de Caen et actuel conseiller éducation à l’Elysée, Christophe Prochasson, selon qui « c’est plus largement la question de l’encadrement et de l’autorité dans la société française qui est posée ».

Pilotage vertical

Car c’est là le nœud du problème, « le point sur lequel repose peut-être la vraie réforme du système éducatif », selon Georges Fotinos : à près de 85%, les chefs d’établissement estiment que « les décisions sont prises d’en haut », une proportion deux fois plus élevée qu’en 2003. « Ce n’est sans doute pas plus vrai aujourd’hui qu’il y a vingt ans, mais le ressenti en ce sens s’est largement amplifié », observe Philippe Tournier.

L’explication est simple à ses yeux : « Il y a vingt ans, ‘le haut’, c’était la pile de courrier que vous alliez chercher chaque semaine au rectorat. Aujourd’hui, vous recevez un courriel toutes les deux minutes. C’est un bombardement de demandes, de questions et d’injonctions. On ne sait plus très bien ce qu’est le travail, car il ne s’arrête jamais… », témoigne-t-il, rappelant qu’il fut un temps où « le travail, c’était aller au bureau ».

Le « moral », une notion issue d’une certaine perception des réalités 
D’après la recherche en sociologie du travail, les motivations de l’individu ont plus d’importance que les conditions matérielles dans lesquelles il exerce sa mission. Les sentiments compteraient ainsi davantage que le salaire gagné. « Les individus réagissent non à des réalités mais à leur perception des réalités, qui sont celles de leur groupe professionnel ou social », explique Georges Fotinos, auteur de l’enquête sur le moral des personnels de direction. Quand on évoque le « moral » des personnels, c’est ainsi le besoin de reconnaissance, l’impression de sécurité et le sentiment d’avoir une place, qui l’emporteraient sur les conditions physiques et environnementales de l’emploi.