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Sophie Pène : “Nous devons « déconfiner » le Conseil du numérique !”

24 mai 2017, PAR Soazig Le Nevé
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CNNum

Le Conseil national du numérique (CNNum) se sent trop à l’étroit et il le fait savoir en publiant un “manifeste” signé par 70 personnalités du numérique. Sa présidente, Sophie Pène, veut “prendre les devants” pour que l’instance soit “la plus utile possible” à l’heure où la transformation numérique bouleverse la matrice même de l’État. 


Pourquoi ce manifeste adressé au nouveau gouvernement ?
Le changement de gouvernement est l’occasion de formuler les convictions fortes du CNNum. Nous avons donc consulté l’ensemble de ses anciens membres, et c’est ce réseau constitué de 70 personnes qui signe aujourd’hui ce manifeste dans une volonté d’être utiles, de façon à nous tourner ensemble vers le futur dans une approche positive et constructive. Dégager les menaces mais aussi les opportunités. Mettre en valeur nos travaux mais aussi nos réseaux. Notre espoir, c’est que ces 70 “amis” deviennent des ambassadeurs qui arrivent à “déconfiner” le CNNum. Car lorsque l’on est membre du Conseil aujourd’hui, on peut avoir des retours très contradictoires : certaines personnes nous disent “Heureusement que vous êtes là” quand d’autres nous demandent “À quoi servez-vous au juste ?” On ne sait jamais si l’on dépasse la limite de l’écosystème du numérique.

Le CNNum a-t-il donc une vraie plus-value ?
Quand il a été créé en 2011, le Conseil était très tourné vers l’économie numérique. C’était encore le moment où il fallait expliquer à l’État ce qu’il se passait et pourquoi il fallait la favoriser. Le deuxième CNNum, formé début 2013, avait une composition plus mixte : chefs d’entreprise, mais aussi chercheurs, associatifs, start-up… On a lié le numérique aux questions sociales. Nous avions un sentiment très net : le numérique vivait une extraordinaire accélération mais aussi une complexification des sujets, une montée en technicité. Face à ces évolutions, nous avons décidé de solliciter des expertises croisées et d’attirer l’attention du gouvernement sur le fait que, pour être efficace sur le territoire national, le sujet de la régulation du numérique devait être traité à l’échelon européen. Nous avons la conviction que le CNNum peut justement prendre cette initiative.

L’autre tendance, c’est qu’il existe énormément d’initiatives citoyennes ascendantes, autour des “civic tech”, qui actent le fait que les besoins sont nombreux et que le numérique peut les porter. Le CNNum a lui-même ouvert une plate-forme de contribution pour la consultation citoyenne “Ambition numérique”, qui a alimenté le projet de loi pour une République numérique. Mais aujourd’hui, une plate-forme ne suffit plus : il faut une vraie réflexion sur la manière d’inclure davantage de citoyens en permanence grâce au numérique.

“Le fait que nos membres soient extérieurs à l’État est un mode nouveau d’action publique.”

Cet appel ne signe-t-il pas aussi la crainte du CNNum de disparaître, alors que les rôles sont redistribués en ce début de mandature ?
Pas du tout. Nous ne sommes pas inquiets ni dans une attitude frileuse. Le Conseil a prouvé son utilité mais nous pouvons aller plus loin. L’environnement numérique ne cessant de changer, le CNNum doit lui aussi évoluer. Face à de nouvelles questions comme l’inclusion sociale ou l’intelligence artificielle – organiser la coexistence entre l’humain et le robot –, nous pensons pouvoir apporter un appui original au nouveau gouvernement. Et nous prenons les devants afin d’être les plus utiles possible pour accompagner ses ambitions mais aussi pour promouvoir un dialogue plus poussé encore avec l’Agence du numérique ou encore Etalab.

Justement, on ne sait pas où sera exactement le portage politique de la transformation numérique de l’État. À Matignon ? À Bercy ?
Nous voyons qu’il va y avoir des repositionnements. Le secrétariat d’État au Numérique passe de Bercy à Matignon, ce qui traduit une volonté de placer le numérique comme une question transversale. Je pense que le gouvernement veut tout remettre à plat, guidé à la fois par un désir d’efficacité et par l’idéal d’une société inclusive, accueillante et où la sécurité est garantie. Nous savons très bien que la transformation numérique de l’État est en route mais pour qu’elle soit choisie et maîtrisée, il faut qu’elle embarque beaucoup d’acteurs très divers. Le fait que nos membres soient extérieurs à l’État est un mode nouveau d’action publique. Nous avons des cultures professionnelles très différentes et nous sommes tous autant investis les uns que les autres pour nous rendre utiles à l’intérêt général.

Quel bilan faites-vous du quinquennat Hollande ?
C’est le SGMAP [secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, ndlr] qui avait la responsabilité de la transformation numérique de l’État. Pour notre part, au CNNum, nous avons observé des cabinets ministériels où figurait un conseiller numérique répliqué X fois. Puis on a vu émerger une approche plus interministérielle. Le travail de la transformation numérique ne commence réellement que quand plusieurs conditions sont réunies et clarifiées : la gouvernance des choix technologiques, la transparence envers les citoyens, l’amélioration de la productivité du travail entre les cabinets et les services déconcentrés d’un ministère et, surtout, la mise à jour des cultures professionnelles des hauts fonctionnaires… L’ENA essaie d’affiner sa politique de formation continue sur le numérique et nous le saluons.

“Le numérique n’est actuellement pas traité comme un plein sujet à l'échelle européenne.”

Il y a eu quelques points de crispation, comme le fichier des titres électroniques sécurisés (TES)…
Ces derniers temps, nous avions le sentiment d’être entendus mais pas écoutés. Comme sur le fichier TES, en effet, où le CNNum a souhaité envoyer un message non polémique mais responsable. Grâce à notre action, nous avons facilité l’introduction de l’Anssi et de la Dinsic [l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information et la direction interministérielle du numérique et du système d’information de l’État, ndlr] dans le débat, qui sont allées voir plus loin que nous n’en étions capables nous-mêmes. Pourtant, la mise en œuvre du fichier a été maintenue et immédiate. Ce sont des signaux d’irresponsabilité. De même, nous avons observé combien les tensions peuvent être nombreuses entre les cabinets et les administrations qui se sentent souvent démunies face au développement du numérique.

Vous voulez impulser une réflexion à l’échelle européenne. Comment comptez-vous vous y prendre ?
Il y a deux ans, l’homologue allemand du CNNum, le Beirat Junge Digitale Wirtschaft (BJDW), a pris contact avec nous. Nous avons commencé à réfléchir à l’émergence d’équivalents dans les autres pays afin de favoriser les politiques et de fournir des outils d’aide à la décision sur les sujets numériques. Si l’on veut forger une politique nationale à cet égard, il faut une réflexion européenne préalable. Or le numérique n’est actuellement pas traité comme un plein sujet : il apparaît uniquement comme l’un des éléments des débats sur la fiscalité, le droit de la concurrence, la circulation des données ou encore de grands traités commerciaux comme le Tafta. Il faut donc faire preuve d’agilité et ouvrir ces sujets communautaires, ce que propose le CNNum à l’échelle européenne.

Vous souhaitez aussi mettre en place un nouveau “lieu d’échanges citoyen”. Que voulez-vous dire ?
Nous n’avons pas déjà la solution clés en main. Mais nous avons entendu un grand nombre de propositions intéressantes pendant la campagne, du type : intégrer au CNNum un groupe de citoyens tirés au sort, des collèges spécifiques avec des représentants syndicaux et associatifs, la possibilité pour les citoyens de saisir le CNNum sur une question précise… Il nous faut inclure les personnes qui souffrent de ne pas comprendre les impacts du numérique. Nous entendons ces propositions et il pourrait être intéressant d’en discuter. C’est la responsabilité du Conseil que de favoriser l’identification des difficultés que ces personnes rencontrent et de proposer des solutions.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé