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Des réseaux féminins pour faire sauter les verrous

31 mai 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Pour abattre les obstacles qui tiennent à distance les femmes des postes stratégiques, des associations ministérielles se créent et livrent une bataille qu’elles savent de longue haleine.


Elles veulent que les hommes arrêtent de penser à leur place. Ces femmes ont acquis la conviction, expérience aidant, que leur seule arme pour y parvenir est de maintenir constamment la pression. Alors, elles n’hésitent pas à en demander toujours plus, profitant de leur réussite professionnelle personnelle pour porter haut et fort la cause de toutes les autres femmes de leur ministère. Telle Marie-France Monéger-Guyomarc’h, présidente de l’association Femmes de l’Intérieur et cheffe de l’inspection générale de la Police nationale (IGPN) qui, le 27 février dernier, a remis les pendules à l’heure, place Beauvau, face au ministre Bruno Le Roux.

Alors que les femmes ne représentent que 25 % des effectifs du ministère, elle a directement pointé les premiers responsables : « À l’école professionnelle de gendarmerie, de police, des pompiers, la question de la parité et de l’égalité s’envisage uniquement sous l’angle de la contrainte légale et jamais sous l’angle de l’opportunité, de la chance offerte et de la richesse apportée. » Et ce n’est guère mieux ensuite, l’Intérieur n’offrant « toujours pas de programme de formation pour les cadres dirigeants sur le sujet ». Et Marie-France Monéger-Guyomarc’h d’en conclure que place Beauvau, « subsiste une gestion des ressources humaines qui ne prend pas en compte totalement le sujet, qui n’a toujours pas constitué de vrais viviers de femmes, dès leur sortie d’école, avec des actions de soutien et d’accompagnement pour bâtir des parcours professionnels aboutissant aux plus hauts niveaux de responsabilité ».

Poil à gratter et laboratoire d’idées

Le franc-parler, c’est la marque de fabrique des pionniers de ces réseaux féminins ministériels nés au tournant de 2010 et aujourd’hui au nombre d’une demi-douzaine. « Les méthodes et moyens diffèrent de ceux d’autres réseaux », analysait la conseillère pour l’égalité des droits à la Place Beauvau, Marie-Hélène Dumeste, préfiguratrice en 2013 de l’association Femmes de l’Intérieur. « Là où les réseaux traditionnels masculins prennent la forme de clubs avec échange d’informations, réseautage avec les recruteurs, lobbying, le réseau féminin professionnel va souvent plus loin, estimait-elle avant d’illustrer : parrainage-marrainage, tutorat, coaching, ateliers de prise de parole, le but est de renforcer l’assurance, d’inciter à postuler, d’apprendre à se rendre plus visible. »

Au ministère de la Défense, la médecin-colonelle Chantal Roche, ‎cheffe du bureau « Communication et information » du service de santé des armées et présidente de l’association Avec les femmes de la Défense, créée en juin 2016, a du pain sur la planche. L’armée française a beau être l’une des plus féminisées au monde, avec 54 000 femmes civiles et militaires, la parité est loin d’y être effective : « Sur les 111 postes d’encadrement supérieur, 26 sont occupés par des femmes. Au niveau purement militaire, les choses se corsent avec seulement 4 femmes parmi les 46 postes de haut encadrement », précise-t-elle.

Poil à gratter, ces femmes engagées veulent aussi être laboratoires d’idées. Montrer le chemin et mesurer les efforts qu’il reste à fournir. Car elles sont bien placées pour pointer des verrous que l’administration ne veut pas toujours voir.

Dualité du statut de la fonction publique

Communément considéré par les femmes elles-mêmes comme « protecteur », le statut de la fonction publique s’avère pourtant être un puissant obstacle à la promotion des carrières féminines, notamment du fait de l’exigence de mobilité géographique.

« Entre 30 et 45 ans, s’activent les leviers accélérateurs de votre carrière, illustre Hélène Crocquevieille, présidente de Femmes de Bercy et cheffe du Contrôle général économique et financier (Cgefi). Comme par hasard, ce sont les années où l’on peut prendre du temps pour la vie familiale et élever de jeunes enfants. » De fait, le parcours de ces femmes devenues mères de famille et ayant renoncé à une mobilité est alors considéré comme moins dynamique, présentant moins de potentiel. « Et à 45 ans, on n’ira pas forcément vous chercher », tranche Hélène Crocquevieille, qui trouve dommage qu’on ne réfléchisse pas davantage à instaurer plus de souplesse dans ces paliers de carrière. La fonction publique devrait permettre « des temps un peu moins intensifs dans la vie professionnelle avant d’en avoir de plus intensifs par la suite », estime la présidente de Femmes de Bercy.

Un avis que partage Françoise Liébert, haute fonctionnaire à l’égalité femmes-hommes au ministère de l’Agriculture. « À titre personnel, je pense que l’obligation de mobilité devrait être allégée pour certains types d’emploi dans toute la fonction publique. Au ministère de l’Agriculture, la mobilité fonctionnelle vaut autant que la mobilité géographique », illustre-t-elle. Aussi faudrait-il revoir, poste par poste, l’obligation de mobilité. « Ce serait bénéfique pour l’État également. On n’est pas obligé faire partir les gens pour un changement d’échelon, c’est une réflexion à reprendre au fond », selon Françoise Liébert.

Contrer l’autocensure dès 30 ans

Pour Nathalie Pilhes, présidente de l’association Administration moderne et cheffe de file de l’appel aux candidat(e)s à l’élection présidentielle pour un pilotage paritaire de l’État  signé par 4 réseaux féminins, l’une des clés réside dans la constitution d’un vivier à caractère interministériel de femmes dès l’âge de 30 ans. Fondement d’une véritable gestion des ressources humaines, ce vivier permettrait notamment de « contrer les phénomènes d’autocensure et les contraintes qui interviennent très rapidement dans la carrière des femmes ».

Si l’idée peut paraître séduisante, Kareen Rispal, haute fonctionnaire à l’égalité femmes-hommes au ministère des Affaires étrangères et du Développement international (Maedi), met néanmoins en garde contre la levée de boucliers qu’elle pourrait entraîner : « Si, en plus de donner une part du gâteau à des femmes, les hommes la donnent à des femmes qui ont passé un autre concours que le leur, ça sera encore plus difficile. »

Une position qui ne l’empêche pas de promouvoir pour autant l’ouverture du vivier… au secteur de l’entreprise. « Injecter dans le vivier, par exemple, une créatrice de start-up, oui, mais pas une énarque pour une autre énarque, cela n’apporterait pas grand-chose », affirme Kareen Rispal, qui a elle-même passé quatre ans dans le privé au poste de directrice du développement durable et des affaires publiques chez Lafarge. Une couleuvre peut-être encore plus longue à avaler pour nos hauts fonctionnaires.