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Alain Bauer : “Il faut sortir de la prégnance du contre-espionnage et entrer dans celle de l’antiterrorisme”

15 juin 2017
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BALTEL/SIPA

Pour le professeur de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), la création du Centre national de contre-terrorisme (CNCT) est une bonne initiative. Mais il va falloir que le président de la République, Emmanuel Macron, décide de ce que doit être l’outil : “coordination, opérations, analyse ? Il y a autant de modèles que de pays et d’histoires”, explique-t-il.


En quoi le Centre national de contre-terrorisme (CNCT) peut-il réussir à décloisonner les services de renseignement, là où l’actuel coordonnateur national du renseignement (CNR) a échoué depuis 2008 ?
Il est exagéré de parler de l’échec du CNR, qui n’était qu’une étape dans un projet né de la volonté de Michel Rocard et de la plume de Rémy Pautrat en 1988, réaffirmé en 2007 pour être repris par Nicolas Sarkozy. Mais il est vrai qu’après l’arrivée du Président Hollande, le sujet a perdu de son importance. Il est sain que le nouveau Président agisse. La question n’est pourtant pas limitée au décloisonnement, mais plutôt à l’empilement. Si le CNCT est un outil “à la place de”, il pourra être très utile. S’il se rajoute au reste, il ne sera pas nécessaire.

Faut-il, à travers le CNCT, que l’Élysée reprenne la main sur l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat) et sur l’état-major opérationnel de prévention du terrorisme (Emopt), actuellement sous l’autorité du ministère de l’Intérieur ?
Il faut décider de ce qui doit être conservé, supprimé, fusionné. Mais surtout de ce que doit être l’outil : coordination, opérations, analyse ? Il y a autant de modèles que de pays et d’histoires. La question ne me semble ni vraiment structurelle, ni vraiment personnelle, mais surtout culturelle. Comment sortir de la prégnance du contre-espionnage (temps long et secret) et entrer dans celle de l’antiterrorisme (temps court et partage) ?

Le nouveau coordonnateur national, Pierre de Bousquet de Florian, pourra-t-il réellement filtrer l’ensemble des échanges entre les services de renseignement et l’Élysée ?
C’est un excellent choix. Homme de terrain, intègre, compétent et surtout, ayant la confiance de ses pairs. Il devra impulser le changement sans casser les outils.

Pour renforcer la coopération entre services, il faut aussi partager des outils techniques. La DGSE, la DGSI et la DST [directions générales de la sécurité extérieure et intérieure et direction de la surveillance du territoire, ndlr] y sont-elles prêtes ?
C’est déjà le cas.

N’aurait-il pas mieux valu que le CNCT dépende de Matignon plutôt que de l’Élysée ? Le président de la République ne s’en trouve-t-il pas trop “exposé” ?
Lorsque le Conseil de sécurité intérieure (CSI) a été inventé par le Président Chirac en pleine cohabitation avec Lionel Jospin, personne n’a même commenté cette évolution majeure. Dans la Ve République, il n’y a véritablement qu’un seul patron.

Des spécialistes universitaires devraient intégrer le CNCT pour constituer ainsi une équipe pluridisciplinaire. Est-ce positif et… en serez-vous ?
Cela dépend du contenu et des modalités. Il vaut mieux des experts extérieurs et disponibles. Mais les binômes sont au cœur de la réussite du seul service antiterroriste moderne, créé après 2001 à New York.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé