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Kareen Rispal : “La parité, ce n’est pas qu’un problème de « bonnes femmes » mais aussi d’hommes”

15 juin 2017
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© Frédéric de La Mure/Maedi

La haute fonctionnaire à l’égalité femmes-hommes au ministère des Affaires étrangères et du Développement international (Maedi), par ailleurs directrice des Amériques et Caraïbes, revient sur les enjeux et les difficultés de sa mission.


De quels moyens réels disposez-vous pour faire progresser la mixité femmes-hommes dans votre ministère ?
Je n’ai aucun moyen, sauf une chargée de mission à mi-temps ! C’est un poste dont on fait ce que l’on veut. Moi, j’y ai vu un vrai défi. Mes deux missions sont de porter le plaidoyer pour le droit des femmes à l’international et de promouvoir les femmes dans les postes d’encadrement. Au ministère, il y a plus de 50 % de femmes, mais elles ne sont qu’un tiers de cadres, 22 % à être directrices et 25 % à être ambassadrices.
Au cabinet, il y a très peu de femmes et jamais aucune ne fut directrice de cabinet du ministre, secrétaire générale du ministère ni même inspectrice générale. Par ailleurs, il n’y a jamais eu de femme ambassadrice en Amérique du Nord. Je pars au Canada à la rentrée prochaine et je m’en félicite car cela va cocher déjà une case !

N’est-ce pas une mission à plein temps pour être en mesure de la mener à bien ?
Non, je ne crois pas. Je suis très contente de ne pas faire que cela, car c’est le type de mission qui peut facilement être hors sol. Être directrice des Amériques et Caraïbes me donne plus de crédibilité. En étant au cœur du ministère, j’en connais toutes les beautés et toutes les contraintes ! Je suis ainsi en immersion, ce qui me permet de mieux défendre la cause des femmes.
En outre, je connais les femmes de ce ministère et je suis donc en capacité de proposer des agents pour des nominations. Cela me serait impossible si je m’occupais seulement des questions de parité. Enfin, je suis la représentante de l’administration dans certaines commissions et j’appartiens au comité de sélection, à titre consultatif, des ambassadeurs et consuls. Je peux veiller à ce que des femmes soient envisagées pour un poste, mais aussi aller les chercher pour ce même poste. D’ailleurs, j’ai récemment eu une idée de nomination à laquelle personne n’avait pensé et je pense que cela va marcher.

Quelles relations avez-vous avec l’association Femmes et diplomatie ?
J’en suis membre à titre personnel, mais nos missions sont différentes : moi, c’est le côté institutionnel du ministère ; l’association, c’est plus la mouche du coche, le poil à gratter. Mais je revendique tout de même le fait d’être une haute fonctionnaire à l’égalité impertinente et l’une de mes armes, c’est l’humour. L’an dernier, j’ai d’ailleurs écrit une tribune intitulée « La parité m’a tuer », qui a eu beaucoup de succès.

Vous venez aussi de lancer une campagne au ton décalé, mettant en scène des ambassadeurs et ambassadrices en poste…
Pour lutter contre les stéréotypes, nous avons voulu que les hommes parlent comme des femmes et que les femmes parlent comme des hommes… « Au Mali, la situation est tendue il faut des nerfs d’acier, bref, ce n’est pas un poste pour un homme », dit l’ambassadrice de France dans ce pays. « La gestion de crise, je m’y connais, ce n’est pas pour les pères de famille », dit la représentante permanente de la France à l’Otan. « Ils pensent que j’ai eu le concours au physique », dit aussi un directeur du ministère.
La parité n’est pas une cause tragique et avec les mots, on arrive à montrer les absurdités de la situation, car on a toutes connu des propos sexistes. Un jour, un ambassadeur avait ainsi pointé du doigt la photo de mes 4 enfants qui était posée sur mon bureau et avait déclaré : « Ce qui me gêne, c’est ça ». « Mes enfants sont très heureux et je vous donne mon assurance que vous n’entendrez jamais parler d’eux », avais-je rétorqué. Il y a aussi la question de la féminisation des termes. Certaines femmes pensent encore que les qualifier d’« ambassadeur » leur donne plus d’autorité. Comme si c’était la fonction qui fondait la légitimité.

Comment attirer les femmes dans votre ministère ?
C’est un défi, car elles se sentent freinées pour plein de raisons. Les femmes s’estiment toujours un peu plus chargées de la famille ou des parents âgés, et à ce titre, elles ont plus de mal à s’expatrier pour un poste dans une ambassade. De plus, quand un homme dit : « Moi, je veux être ambassadeur aux États-Unis », une femme dit : « J’aimerais bien être ambassadrice, mais il me faut 10 compétences et je n’en ai que 9 ». Ce manque de confiance, mais aussi ce perfectionnisme, font que, bien souvent, les femmes attendent un peu qu’on leur propose un poste, or il faut qu’elles se mettent elles-mêmes en avant. En 1982, il n’y avait que 3 femmes ambassadrices, en 2012, elles étaient 23 et aujourd’hui, 49, soit 25 %. On progresse quand même, mais je dois rester vigilante.

22 % de femmes directrices, c’est néanmoins très peu au regard de la loi Sauvadet [qui prévoit un quota de 40 % pour 2017, ndlr]…
C’est un moins bon résultat que l’année dernière, en effet. Comme il y a peu de postes de direction, une de moins suffit à faire chuter le ratio. De plus, des directrices adjointes ont été remplacées par des hommes et je n’ai rien pu faire car le ministère voulait des personnes qui venaient du Trésor, un milieu très majoritairement masculin. Mais les choses évoluent. Par exemple, le concept de « poste à risques » est tombé.
Mon message, c’est que la parité, ce n’est pas qu’un problème de « bonnes femmes » mais aussi d’hommes. Deuxièmement, c’est de dire que la parité est une façon de moderniser ce ministère.

En quoi la parité peut-elle moderniser votre ministère ?
Parce que, hommes ou femmes, nous avons tous les mêmes contraintes, mais ce sont les femmes qui ont su soulever des problèmes que les hommes connaissaient aussi. Grâce aux femmes, la parole s’est libérée. Elles ont dit tout haut des choses que les hommes ne disaient pas parce qu’ils sont davantage dans la compétition machiste. Par exemple, elles ont lancé le débat sur le travail des conjoints lors d’une expatriation. Grâce au combat pour la parité, nous avons donc trouvé des solutions qui accompagnent autant les hommes que les femmes, conjoint(e)s d’un(e) amabassadeur(rice).
Je fais beaucoup de mentoring avec mes collaborateurs. On parle de nos parcours, de nos mobilités. Je les coache et les rassure en leur disant parfois d’attendre le coup d’après pour demander un poste. C’est un peu un rôle de DRH bis que je joue, finalement. Et je vois bien que la parité n’est plus un problème pour les jeunes générations d’hommes.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé