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Marie-France Monéger-Guyomarc’h : “Le mot « ambition » peut mettre les femmes mal à l’aise”

23 juin 2017
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JC TARDIVON/SIPA

Si le ministère de l’Intérieur est celui “de la règle, de la force… avec une image un peu virile”, son bilan en termes de mixité hommes-femmes progresse, juge Marie-France Monéger-Guyomarc’h, directrice de l’inspection générale de la Police nationale et présidente du réseau Femmes de l’Intérieur : 25 % des préfets comme des commissaires de police sont des femmes.


Pourquoi vous êtes-vous engagée pour la parité ? 
Je n’ai considéré la parité comme un véritable sujet qu’à partir de mon passage à la direction de l’administration de la police, devenue direction des ressources et des compétences. C’est en gérant le corps des commissaires de police que j’ai remarqué que le haut du spectre était très masculin, que les réussites de femmes étaient rares, que les directeurs (hommes) sollicitaient peu les femmes et que celles-ci s’autocensuraient.
J’ai peu à peu été convaincue que seuls des quotas pouvaient rééquilibrer, ou compenser, les déséquilibres pour donner sérieusement une chance aux femmes de prendre toute leur place (et pas plus, mais pas moins non plus) aux postes à responsabilité.

Prendre la tête du réseau Femmes de l’Intérieur était donc une suite logique ?
Lorsque l’idée d’une association a été présentée par la haute fonctionnaire adjointe à l’égalité du ministère de l’intérieur, Corinne Desforges, j’ai fait partie de celles – nombreuses [près de 120 cadres, ndlr] – qui ont adhéré immédiatement à l’idée. J’ai aussi accepté de me mettre à disposition du conseil d’administration. Être directrice facilite des prises de contact et les entretiens, voire les négociations, avec les autorités du ministère qui nous ont toujours réservé le meilleur accueil. L’association a choisi d’être représentative de toutes les composantes du ministère. Si la présidente est issue de la police, les vice-présidentes sont générale de gendarmerie, préfète, inspectrice générale de l’administration. Pour autant, chacune représente non pas son corps ou sa direction d’origine, mais les femmes de l’Intérieur dans leur ensemble.

Quelle est votre audience et quelles sont vos actions ?
L’association est composée de femmes en responsabilité du ministère de l’Intérieur : hautes fonctionnaires de l’inspection générale de l’Administration (IGA), préfètes, sous-préfètes, administratrices civiles, conseillères de l’administration de l’intérieur et de l’outre-mer (CAIOM), directrices de services et attachées, officières supérieures de gendarmerie et de la sécurité civile, commissaires de police, ingénieures SIC et PTS, contractuelles de haut niveau. Elles sont près de 300 sur 1 100 cadres au ministère. Nous essayons d’être actives et de proposer de nombreuses réalisations, parmi lesquelles une rencontre annuelle avec le dîner-débat en présence du ministre, un groupe “mentorat” qui illustre l’objectif d’entraide et de mise en œuvre du réseau féminin, un groupe “régions” afin de présenter les actions et de créer un espace d’échange pour le développement des réseaux locaux, des visioconférences avec les outre-mer… Nous avons également lancé un partenariat avec les autres réseaux féminins. Femmes de l’Intérieur a ainsi “marrainé” de nombreux réseaux et a organisé des petits déjeuners interréseaux, certains avec des intervenants de haut niveau, comme François Sauvadet [ancien ministre de la Fonction publique qui a porté la loi de 2012 favorisant la parité dans l’encadrement supérieur, ndlr], auquel chacune a pu dire sa gratitude pour son action en faveur de la parité.

Quelles relations entretenez-vous avec le ministre et son cabinet ? Avec l’administration centrale ?
Notre association est soutenue par le ministère, qui ne manque pas de la mentionner dans les rapports sur la parité. Nous avons toujours reçu le meilleur accueil et nos propositions ont toujours été examinées avec attention et souvent prises en compte (élaboration de plans d’action par chaque direction générale, augmentation sensible du nombre de formation Ariane, etc.). Nous avons de très nombreux échanges avec le cabinet du ministre. Nous lui faisons des propositions générales, sommes vigilantes sur ce qui se passe, ou sur ce qui ne se passe pas, rappelons les principes de la parité autant que nécessaire. Par-dessus tout, nous maintenons le message et le cap : on sait bien que rien n’est définitivement acquis et que la plus grande vigilance s’impose. Par contre, nous nous interdisons d’intervenir pour des cas particuliers, nous préférons mentorer, soutenir, accompagner les femmes afin qu’elles se préparent à exprimer leurs ambitions. En ce sens, le programme Ariane me parait être le meilleur levier de la parité.

Quel bilan faites-vous du réseau des hauts(e)s fonctionnaires à l’égalité ?
J’entretiens les meilleures relations avec Denis Robin, secrétaire général du ministère de l’intérieur et haut fonctionnaire à l’égalité. Il comprend nos préoccupations, je crois aussi sincèrement qu’il les partage. Le secrétaire général soutient notre association de manière très pratique, puisqu’il nous accorde une subvention qui s’élève à près de 6 000 euros.
Les haut(e)s fonctionnaires à l’égalité sont indubitablement des leviers essentiels à l’avancée des choses. Leurs travaux, leur réseau, le poids de leur parole est la preuve que les choses avancent, même si, une fois encore, il faut être vigilant sur les discours convenus, les déclarations de satisfaction qui reposent sur pas grand-chose et les freins qui, sans dire leur nom, s’exercent toujours, notamment de la part de ceux qui trouvent que la “petite musique de l’égalité” commence à devenir lassante.

Quels sont encore les freins à la progression de l’égalité au sein de votre ministère ?
Il n’y a pas de freins spécifiques à notre ministère. J’en ai acquis, par les échanges nombreux que nous avons avec nos associations sœurs, la conviction. Le ministère de l’Intérieur est le ministère de la règle, de la force… avec une image un peu “virile”. Mais c’est un ministère dont le bilan, dans la recherche de la parité et de l’égalité, est plutôt positif : 25 % des préfets sont des femmes comme 25 % des commissaires de police. La gendarmerie nationale fait des efforts considérables et la sécurité civile s’est dotée tout récemment d’un plan particulièrement ambitieux – il est vrai que c’est elle qui est, à ce jour, le moins féminisée…
Les freins sont ceux, bien connus, des femmes entrées il y a peu dans des milieux d’hommes, obligées d’en faire plus qu’eux pour être reconnues et espérer ensuite être sollicitées pour des postes à responsabilités. Les freins sont la “méfiance sournoise” qui perdure à l’égard des femmes et qui s’exprime par les interrogations récurrentes, évidemment toutes entendues, des employeurs sur leur disponibilité (Vous avez des enfants ? Comment ferez-vous ?), sur leur mobilité (Mais qui va s’occuper de vos enfants ? Et qu’en dit votre mari ? Mais vous supporterez de vivre seule ?), sur leurs compétences (Vous êtes bien sûre que vous saurez vous y prendre ? Ça ne vous fait pas peur ? Rassurez-moi ! Qu’est-ce qui vous fait penser que vous y arriverez ?). Comment accepter qu’un jury d’embauche ne pose ces questions qu’aux candidates ?

L’autocensure touche-t-elle aussi les femmes de l’Intérieur ?
Oui, il y a aussi les freins que s’imposent les femmes elles-mêmes : elles n’ont probablement pas la même définition de la réussite professionnelle que les hommes, ne s’engagent que si elles sont sûres de réussir, attendent qu’on leur propose un poste et ne le revendiquent pas. Le mot même d’“ambition” les met mal à l’aise, tout comme celui de “réseau”, ou tout ce qui pourrait se construire autrement que par le seul mérite évalué par le chef. Elles s’autorisent bien moins que les hommes à faire part de leurs désirs d’évolution. Le dernier frein est le déni, partagé entre les deux sexes. Les hommes considèrent, avec plus ou moins de bonne foi, qu’il n’y a plus de problème et que l’égalité est atteinte – “plus de sujet, circulez…”. Les femmes, surtout les plus jeunes, considèrent avec un peu de naïveté que le combat de leur mère, voire de leur grand-mère n’est plus le leur et est dépassé.

La loi Sauvadet, qui prévoit un quota de 40 % de femmes cadres primonommées en 2017, risque de ne pas être respectée…
La mise en œuvre de la loi Sauvadet va poser des problèmes à un certain nombre de directeurs des ressources humaines : existe-t-il des viviers suffisants de femmes ? Comment gérer la frustration de certains hommes qui ne seront pas promus ? Comment conserver un certain équilibre ? Ces questions, communes à l’ensemble de nos administrations, ne trouveront probablement de réponses que dans une gestion des ressources humaines anticipatrice, personnalisée et structurante et si la parité est entendue comme une chance pour nos organisations, et non pas seulement comme une contrainte.

Propos recueillis par Soazig Le Nevé