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Nomination du directeur de l’ENA : un comité de présélection et de lourds enjeux

12 juil. 2017, PAR Pierre Laberrondo

DURAND FLORENCE/SIPA

Le gouvernement a lancé la procédure de sélection du directeur de l’ENA via la désignation d’un comité chargé d’auditionner les candidats. Le repositionnement de l’école dans le champ universitaire et son rôle de centrale de recrutement de la haute fonction publique de l’État sont au centre des attentions.


À vos marques, prêts, partez ! Matignon a donné, le 11 juillet, le coup d’envoi du processus de sélection du prochain directeur de l’École nationale d’administration (ENA) afin de remplacer la diplomate Nathalie Loiseau, nommée ministre des Affaires européennes dans le gouvernement d’Édouard Philippe et dont le mandat de cinq ans arrivait de toute façon à terme début octobre.

Les candidats pourront se faire connaître jusqu’au 14 juillet, par une lettre de motivation accompagnée d’un projet pour l’école (dans un format maximum de 5 000 signes, espaces compris) et seront auditionnés le 25 juillet dans l’après-midi par un comité de sélection dont la composition a été, comme toujours, savamment sous-pesée et exceptionnellement rendue publique par les services du Premier ministre. Le comité sera chargé d’examiner les candidatures, d’auditionner les candidats et de remettre ses conclusions au pouvoir politique, in fine seul décideur.

Cheval de Troie

Le comité sera présidé par le secrétaire général du gouvernement (SGG), Marc Guillaume, énarque, membre du Conseil d’État et président des comités d'auditions habituellement en vigueur pour la pré-sélection des directeurs d’administration centrale – l’ENA n’est juridiquement pas contrainte à ce type de procédure puisqu’il s’agit d’un opérateur. Y siègeront également Marion Guillou, l’ancienne présidente de l’École polytechnique, Mario Monti, président de l’université Luigi Bocconi de Milan et surtout ancien président du Conseil italien, ainsi qu’Agnès Roblot-Troizier, professeure à l’école de droit de la Sorbonne, université Panthéon-Sorbonne Paris-I. À peine les membres du jury étaient-ils connus que certains étaient déjà affublés de l’image du cheval de Troie de tel ou tel acteur du dossier…

Sur un plan stratégique, les candidats pourront ou non se risquer, lors de leur audition, sur un projet très précis pour cette école en permanence sous le feu des projecteurs et qui cristallise sur elle – depuis pratiquement sa création en 1945 – les procès d’intention faits plus globalement à la haute fonction publique et à l’élite. Soixante-dix ans plus tard, les enjeux de fond sont multiples. En décembre dernier, Nathalie Loiseau, qui a notamment œuvré à une modernisation des épreuves des concours et dont il se dit qu’elle essaiera de peser sur le choix de son successeur, a préparé avec ses deux tutelles (le SGG et la direction générale de l’administration et de la fonction publique) une ébauche de projet à travers le contrat d’objectif et de performance 2017-2019. Projet dont le nouveau pouvoir sera libre de se saisir ou pas (cliquez-ici pour lire notre article sur le sujet).

Débat sur les mutualisations

À l’avant-veille de l’élection présidentielle, il s’agissait de lancer prudemment une réflexion sur un changement de statut afin de permettre la délivrance de diplômes et de repositionner l’école sur le marché des universités, avec possiblement la création d’une école doctorale au sein de l’ENA en s’appuyant sur le centre de recherche existant et le lancement d’une fondation pour financer l’opération. Une manière de renforcer l’employabilité à l’international des énarques français, généralement déjà titulaires au minimum du minimum d’un bac + 5, via une meilleure reconnaissance académique de leur parcours. Car si prestigieuse soit-elle, la qualité d’ancien élève de l’école n’apporte rien sur le plan des diplômes.

Tout le monde n’a pas cru au projet de Nathalie Loiseau, entre ceux qui restent attachés au dessein originel de 1945 – une école qui fournit les cadres mais pas plus – et ceux qui ne croient pas à un financement par le mécénat et restent effrayés par le coût de l’opération alors que l’école, déjà fragile financièrement, ne dispose aujourd’hui pas de corps enseignant permanent. Et puis il y a les acteurs de l’écosystème comme Sciences-Po Paris, qui y voient un risque de concurrence accrue. “Constituer une telle communauté académique prendrait cinquante ans !” a poliment répondu dans une interview à Acteurs publics le 6 juillet son directeur, Frédéric Mion, tout en prenant le projet au sérieux (cliquez-ici).

Habile, le patron de l’école de la rue Saint Guillaume, qui fournit l’essentiel des lauréats du concours de l’ENA, propose plutôt une alliance via une mutualisation du développement de la formation et de la recherche. La proposition a du sens mais, à l’heure des réductions de postes et alors que les parcours professionnels tendent à se construire de plus en plus à cheval sur au moins deux fonctions publiques (État et territoriale), intégrer dans la même démarche de formation continue des acteurs comme l’Institut national des études territoriales (Inet) et l’École des hautes études en santé publique (EHESP) en aurait tout autant. Si ces institutions enseignent des métiers différents, elles n’en ont pas moins en commun de solides problématiques managériales enseignées aux stagiaires qu’elles accueillent en formation continue.

Répartition des postes

L’autre grand chantier relatif à l’avenir de l’ENA a trait au positionnement de l’école au sein même de la fonction publique de l’État, pour ce qui est de la formation initiale. Car l’avenir de l’école semble difficilement envisageable en dehors d’une réflexion plus large sur la haute fonction publique de l’État, dont elle est une éminente centrale de recrutement très concurrencée. “Si l’on regarde les corps de sortie ENA sur la période 2008-2012, les anciens élèves de l’école, au nombre de 402, ne représentent que 35,3 % des recrutements. Il apparaît que, face au nombre insuffisant de sorties ENA à leurs yeux, certains employeurs ont eu recours à des recrutements parallèles”, notait un rapport de trois inspections générales en 2014. Certains ministères se plaignaient notamment du manque d’approvisionnement en cadres opérationnels. Dans ce contexte, la ministre de la Fonction publique de l’époque, Marylise Lebranchu, avait pris deux initiatives : l’une consensuelle, l’autre pas.

La taille de chaque promotion de l’ENA avait d’abord été augmentée de 80 à 90 places. Mais une mission de réflexion avait aussi été lancée sur les postes offerts à la sortie, les trois grands corps de l’État (inspection des Finances, Cour des comptes et Conseil d’État) y décelant un risque de perdre tout ou partie de leurs places (autour de 5 par corps en général), avaient alors fait feu de tout bois. Pas vraiment assumée par l’Élysée, la réflexion, qui avait aussi beaucoup froissé sur la méthode, fut enterrée.

Mais le Président Macron, ancien inspecteur des finances, a annoncé la couleur dans une interview à Acteurs publics le 23 avril dernier : il est favorable à la suppression de l’accès direct aux grands corps depuis l’école. “Pour savoir correctement évaluer, contrôler, auditer l’État, pour rendre la justice, il faut avoir une expérience professionnelle suffisante. Je ne veux pas que l’État fabrique des « castes » administratives, avec des carrières toutes tracées”, nous confiait-il (cliquez-ici). Par ailleurs, le recrutement de magistrats des tribunaux administratifs et de chambres régionales des comptes, organisé à la fois en sortie ENA (respectivement 6 et 3 places pour la promotion 2015-2016 « George Orwell) et dans le cadre de concours d’accès spécifique, est souvent critiqué pour son manque de lisibilité et de cohérence sur le plan des ressources humaines, même si d'autres corps se trouvent dans cette situation.

Formations spécifiques aux métiers

De fait, une évolution des postes offerts à la sortie de l’ENA pourrait être l’occasion d’amorcer une vraie réflexion sur le contenu des enseignements délivrés à l’école, souvent critiqués pour leur caractère généraliste. “L’ENA fait le pari d’une formation assez généraliste en management public, mais qui s’adresse aujourd’hui à des gens qui disposent déjà d’un tel bagage, estimait Frédéric Mion dans nos colonnes. Quant à la formation aux métiers… Les futurs magistrats administratifs, chefs de bureau à Bercy ou sous-préfets – mais qui ne le savent pas encore – ont droit à la même formation. L’ambiguïté est que l’ENA est à la fois un lieu de formation et un lieu de sélection.” Le directeur de Sciences Po Paris se montre plutôt favorable à un positionnement du classement de sortie à l’issue du concours d’entrée (2 en 1), avant la formation, et non plus à la sortie.

Outre qu’elle aurait l’avantage de faire disparaître l’esprit de compétition durant la scolarité, l’idée permettrait surtout de spécialiser les formations sur les différents métiers des employeurs, tout en leur conservant une trame généraliste pour permettre une mobilité interministérielle, l’ADN de l’école.

Le directeur de l’ENA qui succédera à Nathalie Loiseau (non issue de l’école) n’aura évidemment pas la main sur tous ces choix, dévolus au gouvernement, mais il jouera un rôle – central – de facilitateur ou de frein. Parmi les autres sujets, le directeur devra aussi se pencher sur la stratégie financière et le modèle économique de l’école, en déficit ces dernières années au vu de ses multiples activités (cliquez-ici pour lire notre article sur le sujet). La double localisation à Paris et à Strasbourg de l’ENA, aujourd’hui principale charge de fonctionnement pour un coût annuel de 1,17 million d’euros en 2015 (sans tenir compte des aspects immobiliers), fait notamment figure de serpent de mer depuis au moins vingt ans.