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La tension monte autour de la santé des policiers

4 sept. 2017, PAR Acteurs Publics
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© Revelli-Beaumont/SIPA

La pression est constante sur les forces de l’ordre depuis que la France vit sous le régime de l’état d’urgence. L’accumulation de la fatigue et du stress liés au rythme de travail commence à peser lourd sur le moral des troupes. Diagnostic.


Dans ce climat d’état d’urgence et de risque permanent d’attentats, le moindre incident a des répercussions sur l’ensemble des forces de l’ordre, y compris sur ceux qui ne sont pas directement impliqués. “Devant Notre-Dame [le 6 juin dernier, un homme armé d’un marteau y avait attaqué un policier, ndlr], les policiers ont été très professionnels, cependant, de tels événements peuvent réveiller des symptômes chez des collègues du commissariat de Mantes, qui a connu Magnanville, où un couple de policiers a été lâchement assassiné à son domicile [le 13 juin 2016, ndlr]”, précise un psychologue rodé à la prise en charge immédiate des fonctionnaires impliqués. “Le rôle des médecins de prévention au ministère de l’Intérieur est devenu crucial. Après le feu de l’action, il faut suivre les policiers sur la durée et celles et ceux du commissariat du 11e arrondissement de Paris qui ont vécu le Bataclan méritent encore toute notre attention aujourd’hui. Même s’ils sont mutés dans d’autres commissariats, le suivi de ces collègues policiers s’impose”, poursuit-il.

Une précaution quotidienne pour Florence Foullon, médecin coordonnatrice nationale de la médecine préventive, qui pilote le ­service médical de prévention place Beauvau. “Nous devons rassurer, répondre tout de suite à ces demandes. Nous sommes sur le terrain et connaissons bien les risques et les missions en lien avec les postes. Dans la police nationale, nous avons tout de même 1 000 blessés tous les mois et savons que nous avons affaire à des agents particulièrement exposés au risque, y compris sur la voie publique”, explique-t-elle. Depuis 2015, son service a déjà accueilli plus de 1 300 agents dans le cadre de visites spécifiques post-attentat. Une prévention fine et attentive qui permet d’aller au-delà du premier débriefing, qui se déroule dans les 72 heures après un événement.

Dégradation de la santé mentale

Une prise en charge médico-psychologique réalisée par des équipes mobiles pluridisciplinaires, qui ont déjà fait la démonstration de toute leur efficacité. Déjà, près de 230 médecins de prévention correspondant à 65 équivalents temps plein pour l’ensemble du ministère de l’Intérieur sont chargés de préserver la bonne santé physique et mentale de près de 135 000 policiers sur le ­terrain, peu enclins à se plaindre et en général très bons en termes de résilience, même s’il est certaines violences auxquelles ­personne ne peut s’habituer.

Résultat : la question de l’état de santé des fonctionnaires de police sur le terrain est clairement posée. Une fatigue physique, mais surtout psychologique parfaitement mesurée au sein des services de police actifs dans le dernier baromètre “santé et prévention” mené par la mutuelle Intériale, en lien avec le ministère de l’Intérieur. En l’espace de moins d’un an, la santé mentale de ces agents s’est un peu dégradée. “Un mal-être diagnostiqué chez 27 % de nos adhérents, dont 8 % ont reconnu avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois”, souligne Marie-Pierre Janvrin, directrice “prévention santé” de la mutuelle. Un malaise principalement lié au manque de sommeil et de repos. Le dernier rapport publié par cet observatoire pointe d’ailleurs du doigt les difficultés de récupération chez les agents qui travaillent de nuit. Le recours aux somnifères et aux anxiolytiques n’y fait rien et les médecins qui veillent sur l’état de santé de celles et ceux qui assurent notre sécurité au quotidien tirent la sonnette d’alarme.

La fatigue s’accumule et il n’est pas certain que la sortie de l’état d’urgence, annoncée pour l’automne, permettra de résoudre ce problème. Pascal Beaubat, président d’Intériale, n’en semble pas convaincu. “Les agents ont besoin de souffler et de décompresser un peu. J’estime que ce sont surtout les recrutements en cours de personnes qui vont bientôt arriver sur le terrain qui permettront de ralentir le rythme de travail de celles et ceux qui sont surmenés”, affirme-t-il. Pas moins de 2 000 jeunes devraient arriver d’ici la fin de l’année, facilitant la mise en place de nouvelles organisations de travail pour mieux prendre en compte un environnement familial aujourd’hui visiblement trop malmené.

Un suicide toutes les semaines

Un équilibre à retrouver et plus de week-ends à préserver car la déconnexion devient, pour un grand nombre d’agents de police, une réelle priorité. Au printemps, la grogne s’est exprimée dans l’Hérault. Un nouveau mouvement de colère des policiers qui s’est traduit par de multiples arrêts maladie au sein de la brigade anticriminalité (BAC) et de police-secours. Une accumulation, devenue insoutenable, de burn-out ou de dépressions dont la direction centrale de l’aménagement des horaires n’aurait pas suffisamment tenu compte. Le rythme d’un week-end complet libre toutes les six semaines n’est plus tenable et les policiers ont exprimé leur colère. “Aujourd’hui, la coupe est pleine et c’est un burn-out collectif”, dénonçait alors Bruno Bartocetti, responsable régional du syndicat SGP Police-FO. Un malaise qui s’exprime alors que la loi “Travail”, qui revient sur le métier dès la rentrée, n’inscrit toujours pas le burn-out au tableau des maladies professionnelles.

À force de surmenage, l’anxiété et la dépression conduisent aussi à des drames. Le ministère de l’Intérieur déplore en moyenne un suicide toutes les semaines dans les commissariats. Dans la moitié des cas, celles et ceux qui sont au bout du rouleau utilisent leur arme de service pour mettre fin à leurs jours. Trois jours avant l’attentat du Bataclan, les services qui veillent sur la santé des policiers étaient réunis lors d’un colloque où il avait été suggéré d’éloigner les agents de leur arme de service en dehors de leur temps de travail.

Deux services de santé à l’Intérieur

L’accès à un moyen létal fait toute la différence et de multiples initiatives sont déployées pour mieux détecter ces suicides par impulsivité. La décision prise ce jour-là n’a jamais pu être appliquée et le niveau de menace qui s’est installé ne permet pas vraiment de faire baisser la tension d’un cran. L’état d’urgence va cesser, mais la menace demeure et le ministère de l’Intérieur multiplie les initiatives pour sensibiliser la hiérarchie et l’encadrement à l’écoute du malaise et du mal-être trop souvent et trop longtemps dissimulé.

Plus de 80 % des policiers qui sont passés à l’acte depuis le début de l’année appartenaient à l’encadrement et plus d’un sur deux faisait partie de la sécurité publique. Une surveillance qui se veut de plus en plus étroite alors que deux services de santé subsistent au sein du ministère de l’Intérieur. D’une part celui de la médecine de prévention, relevant du secrétariat général, qui suit les agents tout au long de leur carrière, et la médecine statutaire et de contrôle d’autre part, relevant de la direction générale de la police nationale, qui se prononce sur les conditions d’aptitude physique pour l’admission aux emplois publics. Chaque service organise son propre calendrier de visites et, par manque de temps et de compréhension interne, les chefs de service ont tendance à privilégier les visites statutaires. Autant d’occasions manquées pour détecter en particulier des souffrances susceptibles d’évoluer.

Au moment où le président de la République, Emmanuel Macron, affiche la prévention au rang de ses priorités, améliorer la surveillance de l’état de santé des policiers pourrait sans doute aussi passer par quelques réorganisations de l’Intérieur.    

Laurence Mauduit