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Sondage exclusif : une majorité de Français ne sait pas en quoi consistent les fonds européens

7 sept. 2017, PAR Acteurs Publics
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53 % des personnes interrogées estiment que les fonds européens permettent de réduire les inégalités entre régions européennes. - © Florence Durand/SIPA

Les personnes interrogées par l’Ifop pour Acteurs publics et EY souhaitent que les fonds européens financent en priorité l’emploi, la sécurité et la transition énergétique. Pour près de 60 % des Français, ces transferts financiers permettent de rendre l’Europe plus concrète.


Les Français ont depuis plusieurs années un rapport ambivalent avec l’Union européenne (UE), entre attachement à l’appartenance de son pays à l’UE et scepticisme à l’égard de son fonctionnement et de son action. Cette ambivalence semble liée à un manque de visibilité sur les actions de l’Europe. Les fonds européens sont un axe fort de la politique de l’Union, pourtant peu visible ou méconnu du grand public. Consistant en l’octroi de crédits alloués aux États membres pour le financement de projets régionaux, ils visent trois objectifs principaux : la réduction des écarts de richesse et de développement entre les régions européennes, l’accompagnement et l’harmonisation des mutations de l’espace rural et le développement de la pêche et de l’aquaculture tout en préservant la ressource et la biodiversité marines.

Le sondage Ifop pour Acteurs publics et EY s’est justement focalisé sur la question des fonds européens. Il en ressort une profonde méconnaissance de ces dispositifs d’action européenne et le souhait qu’ils soient consacrés en priorité à l’emploi et à la lutte contre le chômage. Trois quarts des Français ont entendu parler des fonds européens, mais seul un quart sait de quoi il s’agit.

Réduction des inégalités entre régions européennes

L’analyse des résultats du sondage met en évidence une méconnaissance des moyens alloués par l’Union européenne pour le financement de projets concrets. De manière plus détaillée, seules 25 % des personnes interrogées savent vraiment en quoi les fonds européens consistent, tandis que 51 % en ont entendu parler mais ne savent pas vraiment de quoi il s’agit. Enfin, 24 % n’ont jamais soupçonné leur existence.

De fortes disparités apparaissent cependant. La question fait en effet l’objet d’un important clivage socioculturel qui fragmente la population française. Les cadres et professions intellectuelles supérieures (34 % de réponses « oui, et vous savez de quoi il s’agit ») et les retraités (32 %) savent plus précisément ce à quoi renvoient les fonds européens que les employés (16 %) et les ouvriers (14 %), tandis que les sympathisants du Parti socialiste (34 %) et de La République en marche (34 %) en sont plus familiers que les partisans du Front national (22 %).

La réduction des inégalités entre les régions est reconnue par un Français sur deux comme l’une des visées des fonds européens. Au-delà de l’indicateur de notoriété, les finalités des fonds européens sont peu identifiées par les Français. Pour près de 60 % d’entre eux, l’allocation de financements européens aux pays membres permet de rendre l’Union européenne plus concrète (58 %) – ce que l’on peut considérer comme l’une de ses finalités – et de favoriser la coopération entre les pays européens (59 %). La moitié des personnes interrogées reconnaît parallèlement les prérogatives des fonds européens visant à réduire les inégalités entre les régions européennes (53 %) et à améliorer leur compétitivité (50 %). En revanche, l’amélioration de la compétitivité des entreprises ne fait pas partie (à juste titre) de leurs objectifs pour 61 % des répondants.

Thématiques économiques et sécuritaires

Ce panorama permet de confirmer le manque de visibilité de l’action de l’Union européenne, malgré l’allocation de 960 milliards d’euros pour la période 2014-2020 à travers les fonds européens. Dans une conjoncture où la demande perdure à un niveau élevé sur le marché du travail, l’emploi et la lutte contre le chômage (39 % de citations au total) apparaissent comme le domaine dans lequel le budget de l’Union européenne devrait être utilisé en priorité à l’avenir, appuyé par les segments les plus précaires (58 % de citations chez les chômeurs, 52 % parmi les personnes appartenant aux catégories socioprofessionnelles les plus modestes).

Il devance alors de manière assez nette l’environnement, la transition énergétique (25 %), la sécurité intérieure (25 %) et la sécurité extérieure, la défense (22 %), tandis que la compétitivité des entreprises (11 %), la justice (9 %), les technologies de l’information et de la communication ou le numérique (2 %) comme les transports (2 %) figurent en fin de classement. Cette prédominance des thématiques économiques et sécuritaires n’est pas sans rappeler la hiérarchie des préoccupations nationales des Français. Elle montre dès lors l’intériorisation de la nécessité d’une institution supranationale et la volonté de s’inscrire dans une action commune avec ses partenaires.

Esteban Pratviel, chef de groupe au département “Opinion et stratégies d’entreprises” de l’Ifop

Sondage Acteurs publics/EY réalisé par l’Ifop pour l’Observatoire des politiques publiques auprès d’un échantillon de 995 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de l’interviewé) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont eu lieu par ­questionnaire auto-administré en ligne (CAWI – Computer Assisted Web Interviewing) du 7 au 9 août 2017.

 

Mieux mobiliser les fonds européens pour augmenter la valeur ajoutée de l’UE
Par Marie Brunagel,
executive director EY “secteur public”

Avec l’ouverture des négociations sur les modalités du Brexit, la notion de valeur ajoutée de l’appartenance à l’Union européenne ne prend que plus de sens : libre circulation des hommes et des capitaux, procédure unique d’autorisation de mise sur le marché des médicaments, droits des consommateurs, stratégie commune de lutte contre la drogue, mécanismes de solidarité dans la gestion des flux migratoires, pour ne citer que quelques exemples. À cela s’ajoute le droit d’émarger à des financements européens. La France ne semble pas en profiter au mieux : 95 % des fonds de la politique de cohésion disponibles pour 2007-2013 ont été dépensés, ce qui ne place la France qu’en 8e position. La participation française aux trois derniers programmes cadres de recherche, qui contribuent depuis trente ans à maintenir la recherche européenne au plus haut niveau, est en baisse régulière.

Les financements européens, c’est compliqué, mais cela vaut la peine !

Être bénéficiaire de financements européens s’accompagne de quelques exigences administratives et financières : présenter un projet de manière structurée, suivre et justifier ses dépenses, identifier et pouvoir démontrer ses résultats et impacts… Une récente enquête menée par EY auprès d’une centaine de bénéficiaires de financements européens en France montre que les bénéfices recueillis dépassent largement le gain financier : le « label européen » est un gage d’excellence, notamment dans le domaine de la recherche ; les exigences d’une gestion rigoureuse suscitent la confiance d’autres bailleurs et permettent d’obtenir des financements additionnels plus rapidement ; on constate des effets sur la compétitivité des territoires, au-delà des seuls bénéficiaires ; l’ouverture à l’international constitue un des premiers effets recherchés. Enfin, autre effet probablement moins attendu, la professionnalisation des collaborateurs.

Une présence méconnue, une ­complexité dénoncée

Le sondage Ifop montre cependant que cette présence concrète de l’UE dans les territoires, les entreprises ou les administrations est mal connue : un quart des Français seulement disent connaître l’existence des financements européens ainsi que leur objet et la présence concrète de l’UE n’est reconnue comme un objectif de ces financements que par 58 % des personnes interrogées.

Les praticiens de la gestion des fonds européens déplorent la charge administrative induite. Seuls 20 % des bénéficiaires ne voient pas un frein dans ces obligations. De quoi décourager les porteurs de projet de se lancer dans l’aventure ou de réitérer l’expérience.

Rendre les programmes plus lisibles et plus accessibles

Dans une étude d’EY à paraître sur la mobilisation des fonds européens en France, plusieurs recommandations sont formulées.

Bien sûr, les efforts de simplification enclenchés depuis déjà plusieurs générations de programmes européens doivent se poursuivre, au niveau de l’UE mais également au niveau national – où parfois on ajoute d’autres exigences à celles de la Commission européenne. L’harmonisation des règles entre les différents fonds européens mobilisés apparaît ici comme un chantier prioritaire.

Du côté des porteurs de projet, il faut oser se lancer et « accepter de perdre » la première fois pour être sélectionné ensuite. Se faire accompagner pour monter un dossier, puis spécialiser ses collaborateurs, voilà des investissements utiles pour entrer dans la sphère des bénéficiaires de fonds européens et établir une véritable « stratégie de mobilisation » à cet égard.

Pour les administrations et autorités de gestion qui accompagnent les porteurs de projet, EY formule dans son étude quelques recommandations concrètes à partir de bonnes pratiques observées en France et en Europe. Par exemple, faire des chargés de projet « Europe » au sein des collectivités locales de véritables « business développeurs », à l’instar de ce que réalise le bureau de représentation de la région Grand Est à Bruxelles, modèle du genre ; ou le conseil régional d’Île-de-France, qui vient de spécialiser une équipe dans l’accompagnement des Franciliens en vue du montage de projets pour l’ensemble des sources de financement européennes.

Faire savoir : atteindre les citoyens européens

En définitive, comme le disent leurs bénéficiaires, les financements européens sont une preuve concrète supplémentaire de l’appartenance à l’Europe pour nos territoires, entreprises ou associations. Ils contribuent à donner du sens à la poursuite de la construction européenne. Mais l’effet pour le citoyen est moins évident, par méconnaissance et par manque d’information, comme le montre le sondage Ifop pour Acteurs publics.

La Commission européenne, secondée par les autorités nationales et locales, déploie de nombreux efforts (et financements) pour expliquer ce qu’est la présence de l’UE au plus près des citoyens. Il faut probablement faire évoluer les vecteurs de communication. Et pourquoi, par exemple, ne pas impliquer les citoyens dans l’affectation des fonds européens, à l’image des budgets participatifs, qui connaissent un certain succès à l’échelon local ?