Quantcast

Un “think tank” critique l’organisation de la machine macronienne

11 sept. 2017, PAR Pierre Laberrondo
  • 05
    MIN
  • 0

© Horcajuelo-Pool/SIPA

La première analyse de L’Hétairie, un nouveau “think tank de gauche”, signée par un ancien conseiller de Jean-Jacques Urvoas place Vendôme, souligne une “exacerbation du présidentialisme et le transfert de pouvoir réalisé au profit de la technocratie”.


“Une approche critique de « l’État Macron »”. Pour sa première, L’Hétairie, un nouveau “think tank de gauche”, a choisi de se pencher sur l’organisation pouvoir macronien, sur un mode très critique. “L’analyse souligne une exacerbation du présidentialisme et le transfert de pouvoir réalisé au profit de la technocratie”, pose d’entrée le communiqué de presse.

L’Hétairie, “qui signifie en grec « l’assemblée des compagnons – et donc des compagnonnes – en armes »” avant de désigner au XIXe siècle “des sociétés politiques luttant pour l’instauration de la démocratie en Grèce”, est présidée par Floran Vadillo, ancien conseiller spécial de Jean-Jacques Urvoas au ministère de la Justice. Un conseiller politique à l’époque hyperpuissant place Vendôme – notamment face à l’administration –, docteur en science politique, extérieur à la haute fonction publique et aujourd’hui reconverti dans le privé, chez Sopra Steria.

Dans l’organisation macronienne, peu de choses trouvent grâce aux yeux de ce think tank qui assure réunir des fonctionnaires, des cadres du privé, des universitaires et des professionnels de tous horizons, “trentenaires et quarantenaires”.

Le pouvoir de la haute administration en question

À propos du Président lui-même, ancien inspecteur des finances à Bercy et ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, la note (cliquez-ici pour la consulter) signée par Floran Vadillo souligne qu’“en connaisseur des rouages essentiels de l’État, il a en effet créé les conditions pour exercer une autorité sans bornes, loin des rodomontades de Nicolas Sarkozy”.

La circulaire du 18 mai dernier relative à l’organisation du travail gouvernemental cosignée par le nouveau Président et son Premier ministre, Édouard Philippe, suscite particulièrement la critique. Le texte, qui vise à mettre un peu d’ordre – laisser de vraies prérogatives aux directeurs d’administration – et à limiter l’immixtion des cabinets ministériels (dont la taille a par ailleurs été réduite par décret) dans certains processus décisionnels, procède d’une critique “nourrie à la fois par l’appétit de pouvoir d’une haute fonction publique persuadée de son talent pour gérer le pays et par l’attitude des nombreux ministres qui se sont effectivement détournés de leur fonction de chef d’administration”.

Pour l’auteur, la circulaire aggravera la situation : “En dépit d’une indéniable loyauté et d’une réelle compétence, les exemples pourraient être multipliés où notre technostructure a été rétive au changement, hostile à une réforme ambitieuse, parfois désorganisée, incapable d’identifier l’origine de ses maux voire l’existence des maux eux-mêmes”, peut-on lire.

Un Président qui reçoit les futurs directeurs

Les prérogatives des ministres et de leurs cabinets, mais également leur extranéité, étaient supposées pallier cette carence, souligne Floran Vadillo. Plus grave encore pour lui, les cabinets constitués depuis le mois de mai, “à l’image de leurs devanciers, sont quasi exclusivement composés de hauts fonctionnaires choisis en raison de leur appartenance à l’administration du ministère de tutelle”.

Autre sujet de critique : le pouvoir des ministres qui tendrait à se réduire sous l’ère Macron, du fait de la personne du Président. On apprend ainsi qu’Emmanuel Macron aurait pris l’habitude de recevoir lui-même les candidats aux postes de directeur d’administration centrale des ministères avant leur nomination en Conseil des ministres. Et ce quel que soit le secteur de l’activité gouvernementale, bien au-delà du traditionnel “domaine réservé” (défense et affaires étrangères).

Le Président a nommé une grosse vingtaine de directeurs de centrale depuis son arrivée au pouvoir. “En créant ce lien direct, un lien de reconnaissance, le chef de l’État s’assure de disposer de fidélités au sein des principaux postes de l’État, juge la note, avant d’enfoncer le clou. Par ce biais, il fragilise considérablement l’autorité des ministres sur leurs directeurs d’administration centrale : avoir été reçu et nommé par le président de la République lui-même offre de pouvoir résister à un simple ministre, d’autant que celui-ci ne bénéficie pas d’un cabinet suffisamment étoffé pour contrôler l’action de l’administration placée sous son autorité.”

Critique des cabinets à taille réduite

La note juge à ce propos que la réduction de la taille des cabinets ministériels entraîne une désorganisation du travail gouvernemental et le risque consiste à entraver la bonne conduite des réformes souhaitées”. Et le think tank de relever 3 catégories de ministères contournant légalement les règles : les ministères qui ont réussi par divers biais à rétablir des effectifs incompressibles (le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une “Mission opérationnelle de sécurité et de défense” de 9 membres, sur un modèle inspiré par le ministre de la Défense) ; les ministres qui bénéficient “d’un appoint plus ou moins conséquent, mais insuffisant”, grâce à la nomination de ministres auprès d’eux ou en charge d’un secteur connexe ; les ministères “sérieusement pénalisés” par la restriction des cabinets, à l’instar de la Justice, de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, des Outre-mer, de l’Agriculture ou de la Culture.

La note relève un peu cruellement que le cabinet Macron, qui n’est soumis à aucune limitation de taille, “se situe parmi les cabinets les plus étoffés de la Cinquième République sans pour autant représenter un pic détonnant. Néanmoins, il semble compter des membres officieux, largesse pourtant refusée aux cabinets ministériels”. La mise en place de 10 conseillers communs à l’Élysée et à Matignon (une vraie nouveauté) traduirait, elle, pour sa part un "encadrement du pouvoir d’arbitrage du Premier ministre”. Au final, Floran Vadillo juge que le “présidentialisme s’infiltre dans les rouages de l’État de manière plus insidieuse qu’auparavant”.