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La Rue de Grenelle renoue avec les suppressions de postes

29 sept. 2017, PAR Soazig Le Nevé
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Jacques Witt/SIPA

Zéro création de poste pour l’éducation nationale. C’est l’arbitrage de Bercy, communiqué le 27 septembre dans le budget 2018, qui vient sacrément compliquer la tâche de Jean-Michel Blanquer. Le ministre a dû trouver des artifices pour tenir l’engagement de dédoubler les classes de CP et de CE1 situées en zones d’éducation prioritaire. Au détriment des moyens dédiés aux collèges et lycées.


Oui, à l’éducation nationale, un zéro peut se transformer en milliers. L’opération – peu académique – a été effectuée par l’entourage du ministre, Jean-Michel Blanquer, le 27 septembre, quelques heures après la publication des schémas d’emplois des ministères par Bercy.

Le tableau du projet de loi de finances (PLF) pour 2018 est très clair : ce sera zéro poste supplémentaire pour la Rue de Grenelle. Mais surprise, le dossier de presse concocté par l’Éducation nationale présente les choses d’une manière toute différente et… pleine de nuances. “C’est un zéro qui se décline en « postes devant élèves »”, affirme ainsi l’entourage de Jean-Michel Blanquer. Et la même source de faire valoir un tableau maison où apparaissent d’un côté des créations d’emplois d’enseignants dans les écoles primaires (+ 2 800) et de l’autre des suppressions de professeurs dans les collèges et lycées (- 2 600) ainsi que parmi les personnels administratifs (- 200). Soit un différentiel égal à zéro.

C’est là que le calcul se corse. Car dans sa communication, la Rue de Grenelle chiffre en réalité la progression du nombre d’enseignants titulaires du premier degré à + 4 961 postes pour la rentrée 2018. Un crédit substantiel, duquel il retranche 2 161 postes d’enseignants stagiaires – soit 1 080 équivalents temps plein (ETP) en moins puisque ces stagiaires n’exercent qu’à mi-temps. Au total donc (vous suivez toujours ?) : “La rentrée scolaire verra le nombre d’emplois de professeurs devant élèves augmenter de 3 881 dans l’enseignement primaire”, se félicite très officiellement le ministère de l’Éducation nationale.

La mécanique de la titularisation des stagiaires

Mais alors, d’où viennent ces 3 881 créations de postes que Bercy n’a pas cru bon de faire figurer dans le schéma d’emplois du ministère de l’Éducation nationale ? Ces ETP que le ministère comptabilise comme des “créations” ne sont autres que les enseignants stagiaires de l’année 2017, qui se verront (ou pas !) titularisés en 2018. Autrement dit, les recrutements étaient dans les tuyaux et la Rue de Grenelle n’a bel et bien rien obtenu de Bercy.

Une version dont se défend pourtant le ministère, qui précise avoir obtenu l’autorisation du grand argentier pour puiser 1 000 postes dans les listes complémentaires des concours de recrutement des professeurs des écoles, au cœur de l’été. “Ne croyez pas à une mesure simplement mécanique. Nous avons piloté ce résultat-là”, argue-t-on dans l’entourage de Jean-Michel Blanquer.

S’agissant des choses qui fâchent, à savoir la suppression de 2 600 emplois d’enseignants stagiaires dans les collèges et lycées – soit 1 300 ETP puisque les stagiaires exercent à mi-temps –, le ministère tient à préciser que la décision ne vise qu’à “sincériser” les crédits qui ne l’étaient pas sous la précédente mandature… Objectif : remettre à niveau les postes créés par rapport aux recrutements effectivement réalisés en 2017.

2 600 suppressions de postes dans le second degré

“Ces 2600 postes étaient des postes de stagiaires qui n’étaient pas occupés”, plaide le ministère. Des postes derrière lesquels “il n’y avait personne”… mais où se cumulaient des heures supplémentaires effectuées par des professeurs titulaires. Lesquelles “heures sup’” sont à nouveau budgétées dans la masse salariale en 2018, s’empresse de préciser la même source. Et pour cause : le système ne peut se passer de ces compléments de service, tant la pénurie de professeurs dans le second degré ne cesse de s’aggraver [lire notre article].

Ainsi en lettres classiques, où 70,4 % des postes offerts au Capes externe 2016 sont restés vacants (68 reçus pour 230 postes ouverts)… Suivent l’allemand, avec 56,8 % des postes non pourvus (149 sur 345), et les mathématiques, avec 21,25 % de postes non pourvus (1 134 reçus pour 1 440 postes ouverts)…

“Besoins d’enseignement surestimés”

Alors que la crise du recrutement enseignant semble avérée, et ce depuis des années (13,6 % des postes créés dans l’éducation nationale entre 2012 et 2016 n’ont pas trouvé de titulaires preneurs), l’entourage de Jean-Michel Blanquer livre une tout autre analyse de ces chiffres : “Les besoins d’enseignement ont été surestimés dans les budgets précédents”, assure-t-il.

Une provocation pour le syndicat majoritaire des professeurs du second degré, le Snes-FSU, qui a réagi dans un communiqué : “Le métier traverse une très grave crise de recrutement, notamment du fait sa perte d’attractivité en termes de salaires et de conditions de travail, et la seule réponse qui est donnée est de rayer d’un trait de plume des emplois que l’on n’a pas réussi à pourvoir !” s’exclame-t-il.

Le syndicat anticipe déjà une baisse du nombre de postes offerts aux concours de recrutement, “un mauvais signal donné aux étudiants”. Rue de Grenelle, on indique que “le niveau de recrutement de professeurs restera élevé”, avec “environ 25 500 postes ouverts aux concours enseignants publics et privés en 2018”. Soit, en réalité, 10 000 de moins qu’en 2017…

Prime à négocier

Un autre sujet pourrait très vite échauder les enseignants du second degré : la prime promise, durant la campagne présidentielle, aux enseignants d’éducation prioritaire, d’un montant de 3 000 euros par an. Elle fera l’objet d’un “déploiement progressif” qui débutera à la rentrée 2018, avec un budget dédié de 20 millions d’euros, précise le ministère. Avec 43 000 enseignants concernés, la somme mobilisée semble bien faible…

Et encore, rien n’est acté, puisqu’“une négociation” doit s’ouvrir avec les organisations syndicales, sans qu’aucune date n’ait encore été arrêtée, “pour étudier plusieurs scénarios possibles”, glisse, énigmatique, l’entourage de Jean-Michel Blanquer.

Le protocole PPCR fait bien partie du budget
“Bien sûr, l’éducation nationale reste le premier budget de la nation, avec 50,6 milliards d’euros hors pensions de retraite, dont 50,1 milliards pour l’enseignement scolaire et 541 millions pour la jeunesse et la vie associative”, se félicite-t-on dans l’entourage du ministre, Jean-Michel Blanquer. “Le coût du PPCR [protocole sur les parcours professionnels, les carrières et les rémunérations des fonctionnaires, ndlr] est bien intégré dans le budget des dépenses salariales”, précise la même source, sans en afficher le détail. À la rentrée 2018, 5 600 classes de CP en éducation prioritaire seront dédoublées. Quant aux classes de CE1 des réseaux classés REP+, elles ne le seront finalement que “là où ce sera possible car il y a des endroits où ce sera plus dur, matériellement”. Le ministère admet avoir “utilisé dès la rentrée 2017 toute la marge possible” en termes de redéploiement de postes affectés au dédoublement, mais aussi en termes de locaux disponibles pour créer de nouvelles classes. “La marge sera bien moindre l’année prochaine”, reconnaît la Rue de Grenelle. Quant au fonds de soutien pour le développement des activités périscolaires, il est maintenu en 2018 à hauteur de 237 millions d’euros, bénéficiant à toutes les communes qui sont restées à la semaine de 4,5 jours d’école.