Quantcast

Yann Algan : “La révolution numérique doit être politique, sociale, éthique, managériale !”

29 sept. 2017
  • 10
    MIN
  • 0

© Sébastien Calvet

Pour le doyen de l’École des affaires publiques de Sciences Po Paris, l’approche technologique est insuffisante pour penser l’État plate-forme du XXIe siècle. 


Quel regard portez-vous sur le développement de l’État plate-forme en France ?
Les profonds changements induits par les technologies numériques sont une grande opportunité à saisir pour renforcer l’efficacité des services publics en France. Le développement de l’État plate-forme procède d’une double dimension d’innovation de procédé et de produit. L’innovation de procédé permet l’adoption de méthodes de production ou de distribution considérablement améliorées, telles que la dématérialisation des déclarations d’impôt. Les services sont les mêmes, mais plus efficaces, plus simples et plus transparents. Nous avons montré, dans une récente note pour le Conseil d’analyse économique sur l’administration numérique, que la France était relativement bien positionnée en Europe dans ce domaine. En revanche, nous sommes en retard sur l’innovation de produit… Cette dernière donne lieu à la création de nouveaux services grâce aux technologies numériques permettant de mettre à profit la contribution de la “multitude”, c’est-à-dire le rassemblement, sur des plates-formes, d’informations apportées de manière décentralisée par de nombreux utilisateurs. De nouveaux services peuvent être inventés et coproduits avec la société civile et les secteurs public et privé : c’est là la véritable révolution de l’État plate-forme.
Pour réussir cette révolution, il importe tout d’abord, et c’est un rôle clé à jouer pour l’État, de poursuivre les efforts sur l’ouverture des données initiés par la Dinsic [direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État, ndlr] et Etalab, sur leur possibilité d’appariement et leurs conditions d’accès tout en veillant à la protection des données individuelles. Dans le même temps, il faut renforcer la transparence dans l’usage de ces nouveaux outils et laisser la possibilité à la multitude de les améliorer en encourageant l’expérimentation au sein des services publics et en impliquant les usagers dans leur coproduction à travers des démarches participatives.

La volonté affichée par Emmanuel Macron et le gouvernement de développer une stratégie globale en matière de numérique et d’État plate-forme marque-t-elle un changement de cap ?
De nombreuses initiatives avaient déjà été déployées par le passé, mais je perçois deux messages forts dans le programme du nouveau Président. Le premier est celui d’afficher l’ambition d’une culture du numérique, et la culture joue un rôle fondamental pour réussir cette transition. Nous minimisons toujours trop le rôle des mythes, des récits, pour changer un état d’esprit et développer une culture dont on soit fiers, à l’instar de la fierté qui anime la French Tech et qui a eu un impact essentiel dans le développement des start-up. La révolution numérique a pu se développer aux États-Unis grâce à une foi collective dans la technologie, l’entreprenariat, l’innovation. La France, et l’Europe dans son ensemble, n’ont pas su construire ces mythes fondateurs, ce qui explique en partie notre retard. La France et l’Europe sont pourtant idéalement positionnées pour porter l’ambition d’une nouvelle culture du numérique, celle d’un hyperhumanisme ancré dans l’humanité et l’éthique, où la puissance publique et la société civile sont aussi essentielles que la machine pour que la révolution numérique aille dans le sens du bien commun, plutôt qu’un mythe transhumaniste où la machine et la technologie seules pourraient résoudre les principaux problèmes de l’humanité. Le second message est celui de proposer des politiques structurées pour révolutionner les services publics à l’aide du numérique. Cette cohérence est aujourd’hui indispensable, alors que chaque administration et chaque collectivité tend à développer ses propres systèmes d’information sans synergie et réflexion communes sur le partage et la protection des données.

Il s’agirait donc de développer un management agile par projet, qui fait défaut dans la fonction publique ?
La révolution numérique dans les services publics passe par une révolution managériale. L’organisation centralisée de notre fonction publique a jusqu’à maintenant été antinomique au numérique : la solution à tout problème consiste trop souvent à rajouter une fonction hiérarchique de plus alors que les plates-formes permettent de mettre en correspondance de façon transverse des compétences diverses et des sources d’innovation. Mounir Mahjoubi [le secrétaire d’État chargé du Numérique, ndlr] a raison de vouloir travailler à une cartographie des compétences dans le secteur public sur laquelle appuyer une stratégie d’ensemble. Il faut favoriser la culture de l’expérimentation et de l’innovation chez tous les agents publics, qui ont souvent une connaissance très précise des besoins locaux. Le tout est de partager les meilleures initiatives pour mieux les généraliser.

L’incubateur des politiques publiques de Sciences Po fait travailler des profils très différents autour des enjeux numériques. Pourquoi est-il nécessaire de marier les savoirs ?
Une approche technologique est insuffisante pour penser l’État plate-forme du XXIe siècle. La révolution numérique est avant tout une révolution politique, sociale, éthique, économique… En rassemblant ces composantes, Sciences Po a un nécessaire rôle à jouer pour former la fonction publique actuelle et les décideurs de demain à la transition numérique. Cette formation nécessite de dispenser une culture du numérique sur les grands enjeux, les points de rupture, l’éthique et le droit, la donnée, les nouvelles technologies et les systèmes d’information. Il s’agit aussi de former à une nouvelle culture de l’innovation, de l’entreprenariat, de design thinking et de management pour laisser émerger la culture de l’innovation et la capacité à coconstruire des politiques publiques avec la multitude. Enfin, il est essentiel de proposer des dispositifs d’incubation, où les étudiants et les chercheurs travaillent avec l’ensemble des acteurs publics, privés et de la société civile pour proposer des solutions concrètes ayant un impact direct sur la vie des citoyens en partant de leurs besoins. C’est la raison d’être de l’incubateur des politiques publiques de l’École d’affaires publiques, lancé en janvier dernier, et une mission essentielle de Sciences Po dans son ensemble. Un tel lieu de R & D sur la transition numérique où se croisent recherche, formation, incubation et action n’existait pas en France. L’enthousiasme reçu du côté des institutions publiques a été fort.

Le développement de l’État plate-forme et la montée en puissance de la simplification administrative peuvent-ils entraîner la fin de la bureaucratie, voire la fin des emplois publics ?
L’e-administration permet des gains de productivité importants et de réduire les coûts de production de certains services publics. Mais cela ne signifie pas pour autant la fin des pouvoirs publics, mais des services publics de meilleure qualité. Il faudra tout d’abord toujours rester vigilant quant à la fracture numérique : les citoyens se trouvent dans des situations inégales devant les outils et les usages numériques. À titre d’exemple, la déclaration en ligne des impôts est devenue obligatoire sur le site Impots.gouv.fr uniquement pour les hauts revenus. Les foyers les plus défavorisés n’ont pas forcément les moyens de se connecter ou la formation nécessaire pour mener les procédures. La médiation et l’accompagnement resteront indispensables pour certains publics. Par ailleurs l’État plate-forme ne doit pas être vécu de façon anxiogène comme la disparition des emplois publics, mais comme la possibilité de réorienter certains emplois vers d’autres missions vitales et d’intérêt général. Regardez ce que fait Pôle emploi en réallouant des ressources auprès des publics les plus défavorisés et en œuvrant au service d’entreprises qui ne peuvent pas investir en ressources humaines. Pôle emploi laisse à d’autres acteurs privés certaines logiques d’information et de mise en relation qui font cela très bien, et peut se concentrer sur ses véritables missions d’intérêt général pour les publics qui ont le plus besoin d’accompagnement. 

L’État plate-forme et plus généralement le numérique peuvent-ils contribuer à restaurer la confiance entre les citoyens et leurs décideurs publics ?
L’ouverture des données, la plus grande transparence et la simplification des procédures sont effectivement de puissants véhicules pour restaurer la confiance des citoyens. Le numérique permet aussi de développer de nouvelles formes de démocratie participative et de coconstruction des politiques publiques qui peuvent restaurer la confiance. Mais le numérique n’est pas non plus en soi une potion magique pour la confiance. La défiance est très forte chez les citoyens les plus éloignés des services publics, la France invisible qui ne recourt même plus à ses droits. Le numérique ne peut reconquérir ces populations que si l’action publique s’ancre également par des services de médiation, en présentiel, au cœur des territoires. L’approche territoriale est importante pour comprendre cette problématique de fragmentation et y répondre en associant les plates-formes et les citoyens pour développer des nouveaux services au plus près des besoins. C’est notamment le rôle de l’incubateur des politiques publiques de Sciences Po que d’expérimenter des solutions pour aller à la reconquête de ces territoires et de ces populations aujourd’hui laissées de côté. Nous travaillons par exemple avec la Caisse d’allocations familiales sur le non-recours aux prestations sociales et sur l’élaboration d’un nouveau code du travail et du droit numérique qui soient accessibles et utilisables par tous.

Le temps est-il compté ?
Oui. La révolution numérique des politiques publiques doit être l’une des priorités de ce nouveau quinquennat. Si le fossé devient trop grand entre les attentes des citoyens – notamment inspirées de leurs usages privés des nouvelles technologies – et ce que proposent les administrations et les politiques publiques, alors le ressentiment sera fort et nourrira encore davantage la montée du populisme et des extrêmes. Lorsque les institutions sont en retard par rapport aux évolutions des mentalités et aux changements sociaux et économiques, des situations prérévolutionnaires peuvent émerger. Le choc d’optimisme qu’a pu représenter l’élection d’Emmanuel Macron ne doit pas aboutir à une désillusion.

Qu’apporte Facebook en soutenant l’incubateur des politiques publiques de Sciences Po ?
Pour prendre le pouls de la société, la puissance publique a tout intérêt à se rapprocher et à s’inspirer des plates-formes comme Facebook, qui recueillent une large adhésion. C’est d’autant plus nécessaire que le secteur public est en perte d’attractivité auprès des jeunes de moins de 30 ans, eux qui sont de forts utilisateurs de ce réseau social. Par ailleurs, nous avions travaillé avec Facebook sur le projet “#Inventons 2017”, développé par nos étudiants dans un programme d’innovation démocratique. L’entreprise nous a permis de prendre le pouls de 400 000 jeunes à l’occasion de simulations à grande échelle de réformes institutionnelles. Nous travaillons également avec elle et la mairie de Paris sur le projet baptisé “Urban Thermometer”, qui vise à recueillir le niveau de satisfaction des usagers à l’échelle des quartiers, de Paris et de sa métropole. Faire ainsi le point en matière de bien-être et de satisfaction permettra ensuite d’apporter des réponses concrètes. Facebook permet de développer la démocratie participative avec une force d’action et de représentativité que n’ont pas toujours les “civic tech”.

Quel bilan dressez-vous de l’École des affaires publiques de Sciences Po, deux ans après sa naissance ?
Notre école s’affirme progressivement comme la grande école européenne d’affaires publiques, qui porte haut la recherche, la formation et l’expertise européennes dans l’ensemble des politiques publiques : culture, énergie, développement durable, management et administration publique, numérique, politiques économiques et sociales, santé, sécurité et défense, etc. Pour cela, nous avons développé une formation pluridisciplinaire ouverte à tous les savoirs et qui bénéficie d’un corps académique et de professionnels d’exception pour mêler réflexion et action. L’École a multiplié les innovations pédagogiques pour confronter les étudiants à la réalité du terrain et des organisations avec des études de cas, des simulations et des incubations de projets. Nous avons aussi développé de nouvelles chaires pour développer la recherche et la formation, comme la chaire “Numérique et affaires publiques” avec Airbnb, Carrefour, Facebook et la Caisse des dépôts.  
L’École offre maintenant un très large éventail de formations adapté à chaque parcours professionnel. Elle propose, en formation “préexpérience”, des masters en politiques publiques et affaires européennes, avec 12 spécialités qui couvrent l’ensemble des politiques publiques, et a aussi développé des formations en un an destinées aux jeunes professionnels ainsi que des formations exécutives destinées à un public de professionnels expérimentés qui sont très demandées en Europe mais aussi par la Chine, l’Asie, l’Afrique et les États-Unis. Notre école s’est aussi considérablement internationalisée en deux ans, avec des parcours aussi bien en français qu’en anglais et l’ouverture de très nombreux doubles diplômes et des programmes d’échanges avec les écoles d’affaires publiques les plus prestigieuses en Amérique, en Asie, en Océanie et en Europe, ou encore des summer schools avec Harvard. Nous nous réjouissons d’accueillir à la rentrée 2 000 étudiants, dont près de 40 % sont des étudiants internationaux.   
Enfin, notre école offre une très grande diversité de carrières à travers le monde, avec un taux d’insertion de plus de 90 % des étudiants six mois après la diplomation. Ils rejoignent les administrations et organisations publiques aux niveaux local, national, européen ou encore international. L’École conserve en ce domaine une tradition d’excellence, notamment dans la préparation aux concours administratifs nationaux et européens. À titre d’illustration, 80 % des admis au dernier concours externe de l’ENA sont des diplômés de Sciences Po. Notre école offre aussi de nombreux débouchés dans le secteur privé avec des entreprises, cabinets de conseil, banques, etc., qui travaillent directement pour le secteur public ou qui interviennent dans des secteurs régulés. Le troisième débouché principal est celui des organisations internationales et les organisations non gouvernementales. Enfin, nous formons maintenant également des entrepreneurs des affaires publiques. L’État plate-forme se construit aussi à Sciences Po ! 

Propos recueillis par Sylvain Henry