Quantcast

Romain Sèze : “Il manque une politique d’ensemble cohérente contre la radicalisation”

6 oct. 2017
  • 08
    MIN
  • 0

Le docteur en sociologie Romain Sèze, chercheur à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), a observé l'évolution récente des politiques en matière de prévention de la radicalisation. Selon lui, elles pâtissent encore d'un manque de coordination des différents acteurs.


Les dispositifs sont-ils suffisamment lisibles et coordonnés en matière de prévention de la radicalisation ?
Avant toute chose, la prévention de la radicalisation désigne concrètement une action publique qui présente deux volets : la prévention secondaire et la prévention primaire. La prévention secondaire a pour objectif de détecter des individus en voie de radicalisation (mais dont les situations ne sont pas nécessairement judiciarisables), pour leur proposer un accompagnement destiné à endiguer la tentation de la violence. Le gouvernement avait pour ce faire décidé du plan de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles en avril 2014. Ce plan est piloté par le comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation [le CIPDR, rattaché au Premier ministre, ndlr], notamment chargé de coordonner les actions qui en relèvent. L’autre volet, celui de la prévention primaire, a été mis en place après les attentats de janvier 2015. L’objectif est d’intervenir en amont pour remédier aux vulnérabilités sociales qui faciliteraient cet attrait massif pour le djihad, par exemple en renforçant le lien social ou en diffusant un contre-discours. Diverses initiatives y sont dédiées : la campagne “Stop-djihadisme” confiée au service d’information du gouvernement, la “grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République” décidée par Najat Vallaud-Belkacem, le comité interministériel “Égalité et citoyenneté”, le renforcement d’un islam dit “de France”, etc. Cette prévention mobilise plusieurs ministères, sans véritable synchronisation. Autrement dit, la prévention de la radicalisation renvoie à un faisceau d’actions qui irriguent maints secteurs de la vie sociale, et elle implique donc de faire collaborer une multitude d’acteurs, de corps ­professionnels, d’institutions et de ministères autour d’un objectif commun. Or, en l’absence d’une politique d’ensemble cohérente et raisonnée, leur coordination reste l’une des principales difficultés à surmonter.

Qu’est-ce qui a changé depuis les attentats des années 1990 ?
Dans les années 1990, la gestion du terrorisme relevait des institutions de sécurité et de justice. L’action de l’État était alors uniquement répressive. Avec l’affaire Mohammed Merah [terroriste ayant assassiné 7 personnes à Toulouse et Montauban en 2012, ndlr] et les premiers départs dans la zone syro-irakienne, le gouvernement a réalisé que les institutions de sécurité et de justice ne pouvaient à elles seules tout régler : d’une part parce qu’il y avait trop de monde à surveiller, et d’autre part parce que de très nombreux cas n’étaient pas judiciarisables. L’exécutif a alors décidé d’agir en amont et de mener des actions de prévention. La réponse traditionnellement répressive de l’État s’est, à ce moment-là, doublée d’actions à caractère préventif. Il s’agit d’un infléchissement stratégique considérable.

 

“Le gouvernement a réalisé que les institutions de sécurité et de justice ne pouvaient à elles seules tout régler.”

 

Quels sont les acteurs qui interviennent dans le champ de la prévention de la radicalisation ?
Il est question d’une approche qui, par définition, déborde du seul champ de l’appareil régalien pour mobiliser des structures diverses, et d’autant plus que l’action publique est déclinée en préventions primaire et secondaire. La détection, notamment via le numéro vert géré par l’Uclat [l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste, ndlr], est censée mobiliser tout un chacun, et plus particulièrement certains professionnels directement interpellés par l’État à ce sujet (enseignants, travailleurs sociaux…). L’accompagnement mobilise, outre les autorités judiciaires, des associations de prévention spécialisée, de lutte contre les dérives sectaires, de réinsertion professionnelle, les missions locales, des psychologues, la PJJ, les Spip, l’éducation nationale, etc. Et enfin, la prévention primaire concerne aussi bien l’éducation nationale que les travailleurs sociaux, les animateurs sportifs, certaines associations ou encore les responsables musulmans. Tandis que la gestion du terrorisme était une affaire régalienne, la lutte contre la radicalisation suppose quant à elle une large mobilisation de la société.

Ces acteurs sont-ils suffisamment formés ?
Certains thèmes sont étrangers aux professionnels et acteurs associatifs. Leur formation a donc été l’une des mesures importantes mises en place dès avril 2014 dans le cadre du plan de lutte contre la radicalisation. Le CIPDR est en charge de la répartition des financements des actions de formation, notamment via le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD), dont il coordonne l’utilisation des crédits – quelque 100 millions d’euros. Outre les formations en présentiel, les manuels et supports en e-learning se développent aussi. Pour cela, l’État met à contribution un ensemble d’institutions : associations de lutte contre les dérives sectaires, Bureau central des cultes, Centre des hautes études du ministère de l’Intérieur, etc. L’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice intervient également. La plupart des formations continues des professionnels intègrent aussi ces problématiques. Ces formations, qui maillent l’ensemble du territoire, sont largement déconcentrées. Elles vont évidemment dans le bon sens mais restent, à ce stade, encore insuffisantes car beaucoup d’acteurs s’estiment démunis. Par ailleurs, certaines problématiques et certaines interrogations surgissent à mesure que vous impliquez de nouvelles structures, faisant alors apparaître de nouveaux besoins de formation.

Sur quels enjeux ces besoins de formation portent-ils ?
Ils portent essentiellement sur la détection des individus en voie de radicalisation, les façons de les accompagner, ou encore sur l’évaluation concernant les individus passés par des programmes de désengagement. Mais les besoins de formation se déclinent différemment selon les corps professionnels concernés. Que répondre à une maman qui observe que son fils adopte de nouveaux comportements liés à une brusque conversion au fondamentalisme ? Quel ­comportement adopter à l’endroit d’un jeune tenté par la violence et réfractaire à tout échange ? Comment intervenir sur une problématique religieuse particulièrement sensible en France ? Sans omettre les questions de déontologie, de sécurité, etc. J’ai mené une campagne d’entretiens auprès d’une soixantaine de personnes dans le cadre de l’ouvrage que je viens d’achever sur la prévention de la radicalisation. Les personnes que j’ai interrogées, engagées à différents niveaux, me confient qu’il n’y a pas de standard : chacun réagit avec sa propre sensibilité, sa culture professionnelle, etc. L’un des objectifs des formations est d’harmoniser les réponses possibles.

 

“Chaque préfecture a théoriquement mis en place des dispositifs d’accompagnement, mais cela a pris du temps.”

 

Ces réponses se jouent-elles dans les territoires ?
Chaque préfecture a théoriquement mis en place des dispositifs d’accompagnement, mais cela a pris du temps. Une circulaire de Bernard Cazeneuve [lorsque ce dernier était ministre de l’Intérieur, ndlr] liait l’obtention des crédits du Fonds interministériel de prévention de la délinquance à la mise en place des dispositifs. La piqûre de rappel avait été efficace. Cependant, ces dispositifs ont des géométries variables selon la politique du préfet, l’état de la menace dans le territoire, les ressources associatives disponibles, ou encore le rapport entretenu localement avec les responsables religieux. La disparité est la règle, et elle persistera inévitablement.

Les rectorats sont-ils également mobilisés ?
L’implication de l’éducation nationale s’opère à un double niveau. En matière de prévention secondaire, il est demandé aux personnels d’être attentifs et d’émettre des signalements lorsqu’ils observent certaines situations. Un référent pour le rectorat intervient également sur les actions à mettre en place en matière d’accompagnement. En ce qui concerne la prévention primaire, la « grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République » lancée après les attentats de janvier 2015 a pour objectif de consolider le vivre-ensemble et de faire davantage de l’école un lieu de transmission des valeurs institutrices du social.

Quel rôle les collectivités doivent-elles jouer en matière de prévention de la radicalisation ?
Au regard des objectifs des plans de prévention, les collectivités sont incontournables, mais leur mobilisation a pris un peu de temps. Les élus locaux ont d’abord souvent été tenus à la marge de certains dispositifs préfectoraux, peut-être de peur d’une exploitation de la situation à des fins électoralistes, tout en étant parfois un peu réticents à s’y investir eux-mêmes. Mais l’État s’est efforcé de les mobiliser plus puissamment dans le courant de l’année 2015, et dans le même temps, certains élus ont rencontré une pression forte de leurs administrés. Les collectivités sont aujourd’hui davantage impliquées.

 

“Les collectivités sont aujourd’hui davantage impliquées.”

 

Les pratiques développées à l’étranger peuvent-elles inspirer la France ?
De fait, c’est le cas. La mise en œuvre de mesures en France est très souvent précédée d’un benchmarking. Il existe par ailleurs des réseaux visant à faciliter les échanges de “bonnes pratiques” entre les différents pays impliqués dans la prévention de la radicalisation (le Radicalisation Awareness Network par exemple). Mais chaque pays adopte des réponses qui lui sont propres. Les États s’impliquent à des rythmes différents, qui tiennent à l’état contrasté de la menace à laquelle ils sont confrontés, tandis que leurs plans d’action sont tributaires de leurs cultures administratives, sécuritaires, politiques, etc. Il est par exemple partout question d’impliquer les responsables musulmans, mais des pays aux traditions aussi différentes que la France et le Royaume-Uni ne pourront jamais apporter des réponses semblables sur ce terrain.

Vos travaux de recherche portent tout particulièrement sur la sociologie du fait religieux. Avez-vous, pour les mener, rencontré des responsables musulmans ?
Oui. D’une part parce que la question de leur implication suscite des prises de positions passionnées, clivées et rarement informées. Il était donc important de faire le point. D’autre part parce qu’ils sont incontournables, sans néanmoins que l’État puisse les impliquer directement. Il y a donc un problème à expliciter. Vous ne pouvez pas dire aux responsables musulmans ce qu’ils doivent faire ou dire. Vous ne pouvez pas non plus subventionner directement les activités cultuelles. Le gouvernement s’est donc efforcé de susciter une dynamique en les “responsabilisant”, au moyen de différentes pratiques. Et les responsables musulmans se mobilisent effectivement : ils intègrent cette problématique à leurs discours ; ils initient des activités de sensibilisation à destination des jeunes ou de leurs parents ; ils s’impliquent parfois dans la déconstruction des discours djihadistes ; ils diffusent largement des valeurs institutrices du social ; et ils s’efforcent aussi de publiciser leurs engagements. Mais là encore, la disparité est la règle, sans qu’il soit possible de réguler la diversité de leurs discours par-delà ce que prévoit la loi, et le CFCM [Conseil français du culte musulman, association qui vise à représenter les musulmans de France auprès des instances étatiques, ndlr] ne changera pas la donne. Le champ religieux est néanmoins dynamique et il mériterait d’être mieux connu.